Quel est ce moment ?
Les lycéens se lèvent contre la grande division sociale de l’éducation, souvent épaulés par leurs enseignants et leurs parents.
Pourtant, qui occupe essentiellement l'espace médiatique ? Ni le ministre de l’Éducation, ni celui des Universités. Il aura fallu attendre le 8 octobre pour que le ministre de l’Éducation nationale commence à prendre l’engagement de remplacer 3000 postes d’enseignants.
Mais c’est le ministre de l’Intérieur qui monopolise les micros et les plateaux. Ce constat, à lui seul, devrait interpeller.
La question fondamentale de la qualité et des finalités de l’école est purement et simplement étouffée.
Le débat est interdit.
Malaxage des mots
À la place, les grands médias s’acharnent à malaxer, en boucle, des mots.
Dans la pensée du ministre de la Police, une manifestation devient une « émeute urbaine ». Il suffit d'un arbre pour qu'il invente une forêt.
Nous vivons donc désormais dans un pays où penser n’est pas formellement interdit, mais où la pensée critique est méthodiquement entravée.
Le rouleau-compresseur de l'alliance entre « dominants et possédants », combiné à un véritable concasseur de vérité, tente de rendre impossible tout recul sur les faits, les événements, les mouvements sociaux et populaires. La complexité, la controverse paisible et documentée ; la contradiction doit disparaître sur l’autel d’un vieux système qu’il faut faire perdurer.
Cette offensive se décline de mille façons sous nos yeux. Il est facile – et juste – de cibler les chaînes d’information en continu comme CNews ou BFMTV.
Mais le mal est plus profond, plus général, plus insidieux. Lessivés, détournés, répétés jusqu'à la nausée, les mots deviennent des armes redoutables. Ils saturent l'espace pour forger un imaginaire sur mesure et fabriquer un consensus au seul profit des dominants, prêts à faire feu de tout bois pour préserver leurs privilèges.
Que réclament ces lycéens ? Tout simplement des heures de cours, de meilleures conditions de travail — à commencer par des classes moins chargées —, de nouvelles méthodes d'apprentissage et des locaux dignes de la sixième puissance mondiale. Une puissance dont le travail de leurs parents génère 3 000 milliards d’euros de richesses. Ils exigent aussi la fin de Parcoursup, ce système de sélection opaque transformé en loterie anxiogène.
Face à cela, quelle est la réponse du ministre de l’Éducation nationale ? Le 2 octobre, il qualifiait le mouvement d’ « entreprise de destruction du service public ». Un renversement total des responsabilités ! Passons sur le mépris bourgeois de l’ancien Premier ministre Édouard Philippe, insinuant que les jeunes manifestent uniquement parce que « la cantine n’est pas bonne ».
Matraque et matraquage
C'est ici qu'intervient le matraquage idéologique.
Des mots répétés jusqu’à la satiété pour effacer les revendications et dépolitiser la contestation : « colère », « grogne », « débordements », « violences », « émeutes ». Ces termes ne sont pas de simples outils d'information. Parler de « colère » permet d'occulter le fait que les lycéens contestent une politique éducative et un manque criant de moyens. Ils demandent juste le droit d'étudier. Mais le pouvoir, au service des possédants, refuse que cette vérité éclate. Surtout au moment où il décide d’un nouveau tour de vis budgétaire.
En imposant ces mots, le système s’autodéfend en fabriquant un cadre indépassable. Il cherche à faire accepter une politique qui asphyxie l’école publique pour financer la surmilitarisation (+36 milliards votés en juillet).
Et personne ne fait le lien entre les 70 milliards d’euros d'intérêts de la dette — un véritable pompage des finances publiques au profit de rentiers parasites — et l'argent qui manque cruellement à l'avenir de notre jeunesse.
70 milliards ? C’est un deuxième budget de l’Éducation nationale pris sur le bien public pour une poignée d’institutions financières droguées à l’argent facile, installées dans les paradis fiscaux et le luxe.
Après les mots viennent les chemins de dérivation.
À chaque mouvement social, les mandataires du système répètent le même refrain : « Taisez-vous, nous allons parler ». Parler de quoi, et pour quoi faire ? La ficelle est grossière. On sait ce qu’il est advenu de la Convention citoyenne pour le climat, dont les préconisations ont fini au fond des ronces. Que dire des cahiers de doléances des Gilets jaunes, aujourd'hui enterrés dans de sombres caves ? Et la fameuse commission de M Bayrou visant prétendument à « corriger « les effets de la contre-réforme des retraites a été vite noyé sous les acres eaux des exigences du MEDEF.
Les buts
L’opération n'a qu'un but : étouffer le conflit, installer l'impuissance et fortifier le pouvoir personnel. On connaît la chanson : l’urgence sociale est diluée dans le temps de la « concertation », puis vient celui de la « restitution », puis de « l’examen » par des experts bien habillés au compte en banque bien garni. Puis, on crée, des journées dite de « concertation » des commissions, puis il y un rapport qui redit ceux que disent le précédents et, au bout du chemin la décision est indéfiniment différée ou est noyée sous une effluve de paroles creuses. Car répondre aux attentes populaires est toujours jugé « trop complexe », alors qu'offrir des cadeaux par décret aux multinationales se fait en un claquement de doigts.
En résumé, le gouvernement des puissants étouffe les conflits pour ne jamais avoir à en traiter les causes.
Il manie deux armes complémentaires : contenir les mobilisations par la contrainte policière et les désamorcer en inventant des cadres de parlottes, sans effets, sans lendemain. Et cela dure depuis des quinquennats.
Comme quoi cette prétendue démocratie libérale vit d’apparence pendant que la voix du peuple est étouffée, méprisée, enfouie dans les catacombes de la République par les millionnaires qui nous gouvernent.
Infantilisation et les apparats de la démocratie libérale
Le spectacle actuel est triste, mais vaut son pesant d’or.
On infantilise les jeunes en prétendant qu'ils ne sont que les marionnettes de La France insoumise. Hier, on tenait exactement le même discours sur le Parti communiste, accusé d'instrumentaliser les mouvements sociaux. Ses élus sont tout autant devant les lycées et dans les mouvements.
Mais n’est-il pas du rôle d’un parlementaire d’entendre ce que disent les citoyens, les soutenir, tenter de trouver un débouché à leurs actions ? C’est ce que font ensemble parlementaires insoumis, communistes, écologistes et socialistes.
Du reste, ils auraient dû se rendre ensemble construire un grand barrage contre la répression au lieu de s’enfermer dans le temps des apparences démocratiques qu’est l’Assemblée nationale, où l’on leur a volé leur majorité issue des urnes. Ils devraient ensemble donner un débouché politique au mouvement en reprenant les 10 propositions des lycéens, les chiffrer et montrer les moyens et les chemins pour les faire aboutir contre le budget d’austérité du pouvoir.
Face à la réalité de la contestation, les perroquets médiatiques agitent contre toute évidence l'étiquette « ultra-gauche ». L’ancien ministre de l’Intérieur, M. Retailleau, va même jusqu’à prôner la dissolution de LFI. Voilà le visage froid, fermé, brutal et imbécile d’un prétendu « républicain ». Évidemment, il ne saisit pas la justice pour le faire. L'objectif n'est pas juridique : il s'agit de distiller une ambiance, d'instaurer une atmosphère de suspicion qui doit se répandre partout. En revanche les policiers pris la main dans le sac en train de mettre le feu a des poubelles ont disparu des radars. Les idiots utiles du système aussi !
Au même moment, Mediapart révèle des messages accablants du président du RN/FN. Pourtant, aucun procureur ne s’autosaisit. Bruno Retailleau ne trouve pas grand-chose à y redire. Pire encore : le silence est total lorsque Mme Le Pen menace de mort les journalistes qui ont dévoilé ce trouble passé antisémite. Inviter un reporter à enfiler son « costard en Kevlar » ne peut pourtant pas être interprété autrement que comme une incitation sibylline au meurtre. Deux poids, deux mesures.
Cette bataille idéologique, ce triturage des mots et cet ensemencement de la violence cachent une réalité fondamentale. Les politiques menées depuis des décennies répondent aux exigences d’un capitalisme affamé d’une main-d'œuvre malléable et soumise.
Mais elles se heurtent aujourd'hui à un puissant mouvement de résistance. Un mouvement qui combat les inégalités, le dynamitage des contenus et l’idéologie néolibérale du « marché scolaire ». Ce que la jeunesse refuse, c'est l'imitation du management privé et l'enchaînement de contre-réformes qui programment l'éclatement du service public.
On est bien loin des simples querelles de cantine ironisées par la droite et les extrêmes centres.
À une demande légitime d’enseignement de qualité et de moyens d’émancipation, le gouvernement répond par des méthodes de guerre civile.
Nous ne l’oublierons pas.
Le traitement purement policier d’un enjeu éducatif sème les germes d'un inquiétant pré-fascisme. Il est plus que temps de porter ce débat crucial sur la place publique.