Naza suscite des réactions de plus en plus violentes en Israël contre les deux réalisateurs Rachel Szor et Yuval Abraham. Après la réaction furieuse de Nétanyahou de déchoir de leur nationalité les personnes qui « diffament » les soldats d’Israël, la quasi-totalité des médias et des responsables politiques israéliens condamnent le documentaire, y compris Gadi Eisenkot, le principal rival de Nétanyahou aux prochaines élections du 24 octobre prochain.
Selon un sondage, 68 % des Israéliens ne croient pas aux affirmations du film. Manifestations violentes devant les demeures des réalisateurs, menaces, appel à représailles, l’extrême droite réclame la peine de mort pour les auteurs, « ils devraient être jugés et pendus ». Pour le quotidien Haaretz, « si cette folie n’est pas stoppée, une agression mortelle n’est plus qu’une question de temps ». Mais comment protéger les deux cinéastes quand leurs agresseurs sont souvent des membres du parti Otzma Yehudit dirigé par le ministre de la sécurité nationale Itamar Ben-Gvir ?

« Primés à la Mostra de Venise avec une standing ovation de 25 minutes et en même temps accusés de "trahison" en Israël, les réalisateurs israéliens de Naza expliquent dans +972 Magazine pourquoi avoir fait témoigner des soldats de Tsahal impliqués dans la guerre à Gaza. Pour Yuval Abraham et Rachel Szor, il s’agit de documenter le mécanisme d’un système fondé sur l’idée qu’"il n’y a pas d’innocents" du côté palestinien. »
Courrier international
Si nous nous sommes entretenus avec ces soldats, ce n’est pas parce que c’était le seul moyen de savoir ce qu’Israël a fait dans la bande de Gaza. Toute personne qui a vu les ravages sur ce territoire, écouté les témoignages de Gazaouis ou simplement pris au mot les dirigeants israéliens aura compris cette vérité il y a déjà des années.
« Un acte prémédité, calculé et délibéré »
Nous avons réalisé ce film pour une raison simple : nous étions conscients qu’avec les témoignages d’officiers et de soldats appartenant à l’armée qui a rasé Gaza – les militaires responsables de la surveillance, ceux qui ont calculé combien d’innocents seraient probablement tués dans chaque logement, ceux qui n’ont cessé de donner leur feu vert au bombardement de familles entières –, il serait plus difficile encore de démentir ces crimes. Et c’est notamment ce déni qui permet à ces crimes de perdurer jusqu’à aujourd’hui.
Pendant trois ans, nous avons interviewé de nuit, sur les toits de Tel-Aviv, 24 soldats israéliens qui ont activement participé à l’offensive d’Israël contre Gaza. La plupart d’entre eux travaillaient dans les services du renseignement derrière des écrans d’ordinateur, où ils prenaient part à distance au massacre de populations palestiniennes. C’est sur leurs témoignages que s’est construit le documentaire Naza, que nous avons réalisé.
Ce documentaire analyse un système. Il braque une loupe sur des ordres, des politiques et des modes opératoires habituels, et non sur des exceptions. Nous tirons des témoignages une conclusion claire : le massacre de populations civiles à Gaza n’a pas été le « corollaire tragique » d’une guerre contre le Hamas, contrairement à la version des faits souvent présentée en Israël ; c’était un acte prémédité, calculé et délibéré.
C’est pour cette raison qu’une commission des Nations unies, les principales organisations internationales de défense des droits humains ainsi que des universitaires palestiniens, israéliens et d’autres nationalités emploient le mot de « génocide ».
« Le but est d’anéantir »
En choisissant le titre Naza, acronyme hébreu des termes « dégât collatéral » [nezek agavi], nous critiquons la façon dont Israël décrit ses exécutions de civils : l’État dissimule qu’il sait en amont combien de personnes seront sans doute tuées lors de chaque frappe et cache son intention de détruire, qui était dès le départ celle de cette campagne militaire.
L’un des officiers que nous avons interviewés explique qu’il avait pleinement conscience, en temps réel, des centaines de fois où des familles vaquaient à leurs occupations – un homme qui discutait avec sa femme, le son d’une émission à la télé, une prière, les pleurs d’un bébé – au moment où il donnait l’autorisation de les bombarder. Interrogé à ce propos, il a déclaré : « nous comprenons que le but est d’anéantir. »
Sous cet angle, la présence d’une personne visée par Israël dans une maison en particulier devient l’élément « collatéral ». En réalité, dans de nombreux cas, la personne visée n’était même pas présente. L’homicide était l’objectif.
Les soldats qui apparaissent dans le film ont tous accepté de s’exprimer à condition que leur identité soit scrupuleusement dissimulée, car ils craignaient que leurs révélations accablantes ne soient suivies de représailles d’Israël.
La plupart des soldats avec qui nous nous sommes entretenus font partie de ce qu’on appelle communément l’élite socio-économique d’Israël, et ils étaient généralement membres d’unités prestigieuses du renseignement. Certains savaient qu’ils avaient participé à des crimes graves et espéraient que leur témoignage saperait le déni et les justifications, et forcerait la population israélienne à prendre conscience de la mission confiée à l’armée en son nom. D’autres n’ont accepté de parler qu’après des mois de réflexion, mus par la culpabilité, la honte, voire la fierté, car ils y voyaient parfois des accomplissements professionnels.
Nous avons fait le choix délibéré de ne pas nous appesantir sur leurs motivations. Le film se concentre principalement sur les meurtres eux-mêmes et sur les mécanismes qui les rendent possibles. S’attarder sur les considérations morales et politiques de nos sources aurait risqué d’écarter les victimes du centre de gravité du film, et ce n’était pas notre objectif.
Accorder l’anonymat à des individus qui, de leur propre chef, ont commis des crimes effroyables n’est pas une décision que nous avons prise à la légère. Mais compte tenu de la poursuite de ces atrocités, nous nous sommes sentis le devoir de rendre leurs récits publics, dans l’espoir qu’ils contribuent à faire cesser le massacre. Car le témoignage des soldats implique aussi l’existence d’un système bien plus vaste, dont la responsabilité incombe aux dirigeants politiques et militaires israéliens au plus haut niveau de l’État.
La bulle de Tel-Aviv
Nous avons également braqué nos caméras sur les nuits de Tel-Aviv et de ses habitants, pour interroger une ville où la vie ordinaire suit son cours comme dans une bulle, pendant que les Palestiniens sont massacrés à moins de 60 kilomètres. En portant notre regard sur la ville d’où est pilotée la guerre à Gaza, nous avons tenté d’éclairer les mécanismes de conformisme qui alimentent l’indifférence à si grande échelle.
Ce faisant, nous nous sommes retrouvés à nous poser les mêmes questions que la génération de nos grands-parents, des questions que des gens dans le monde entier se posent après avoir pris connaissance d’atrocités ou de génocides : comment un groupe d’êtres humains peut-il consentir à la plus totale déshumanisation d’un autre groupe ? À quoi ressemble un système génocidaire vu de l’intérieur ?
Dans les années à venir – dans une ère post-Nétanyahou peut-être, si tant est qu’elle advienne un jour –, certaines franges progressistes en Israël pourraient chercher à prendre leurs distances avec les crimes commis à Gaza et les attribuer au gouvernement d’extrême droite. À n’en pas douter, ce gouvernement est le premier responsable du massacre de plus de 73 000 personnes, en majorité des civils, lancé au lendemain des attaques meurtrières du 7 Octobre menées par le Hamas.
Or une quantité non négligeable de ces crimes a été perpétrée par des soldats issus du cœur même du camp progressiste israélien, des officiers des services de renseignements et des forces aériennes servant dans les unités militaires les plus prestigieuses.
Les coulisses d’un système
Les pilotes de chasse pourront clamer qu’ils ne faisaient que suivre les ordres, qu’ils recevaient une série de coordonnées géographiques, larguaient des bombes puis s’en retournaient sans même savoir ce qu’ils avaient frappé. Les soldats d’infanterie se défendront en assurant qu’ils ignoraient souvent quelles étaient leurs cibles en raison des nébulosités de la guerre. Si l’on peut interroger ces lignes de défense, impossible en revanche de nier le niveau de connaissance des services de renseignements.
Témoins directs, ils ont vu, mais aussi entendu, que les habitations qu’ils « incriminaient » étaient occupées par des familles. Ils savaient que les multiples « validations Naza » ne concernaient pas des cibles militaires d’importance. Ils ont malgré tout pris part à cette industrie de la mort sans pratiquement aucun acte de refus ou de résistance.
Le film expose les coulisses d’un système meurtrier fondé sur l’idée qu’« il n’y a pas d’innocents à Gaza » – ou, comme le formulerait la terminologie des services de renseignements, qu’« il n’y a pas de Naza à Gaza ».
À ce titre, le film permettra peut-être de discréditer les négationnistes, les semeurs de doute et tous ceux qui continuent de vivre confortablement dans cette zone grise, où l’on sait sans savoir ce qui se déroule à soixante kilomètres au sud de Tel-Aviv.
Yuval Abraham et Rachel Szor
(traduction : Courrier international)

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La plus longue standing ovation jamais enregistrée dans un grand festival de cinéma pour Naza, le film de deux journalistes israéliens, Rachel Szor et Yuval Abraham, à la Mostra de Venise : la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/25-minutes-d-applaudissements-pour-un-film-qui-est-une-incitation-antisemite-a-l-echelle-mondiale-selon-Benyamin-Netanyahou

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