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A moins d’un an de l’élection présidentielle, les sondages d’intentions de vote semblent converger : Jean-Luc Mélenchon serait, à gauche, le moins mal placé pour accéder au second tour, mais il serait très sèchement battu en cas de duel face à Marine Le Pen. Deux enquêtes de l’Ifop et d’Elabe, réalisées après la déclaration de candidature de cette dernière, la créditent ainsi de 67,5 % à 70 % face à Jean-Luc Mélenchon au second tour. Pourtant, l’analyse d’enquêtes électorales réalisées entre 2022 et juin 2026 (1) révèle une situation bien plus ouverte pour un tel duel
Ces enquêtes ont une méthodologie similaire aux sondages d’intention de vote : ce sont des questionnaires réalisés en ligne auprès d’échantillons « représentatifs » de la population française selon un certain nombre de critères (sexe, âge, groupe socioprofessionnel), auquel on s’efforce d’ajouter, au moins par un redressement, le niveau de diplôme et le vote lors des dernières élections. Comme les sondages, les enquêtes utilisées ont des biais, notamment la sous-représentation des personnes peu diplômées et des abstentionnistes. Mais au lieu d’utiliser des intentions de vote, nous utilisons ici des probabilités de vote.
On demande ainsi aux personnes enquêtées, pour chaque parti politique, quelles sont les chances qu’elles votent un jour pour lui sur une échelle de 0 à 10. Cet indicateur est doublement intéressant : on mesure une intensité des préférences et, en se détachant des multiples scénarios, on saisit mieux les électeur·ices mobilisables par chaque parti. On tient aussi compte des comportements de refus du choix (abstention, votes blancs ou nuls) que les sondages occultent totalement.
Si on regarde les probabilités déclarées de voter La France insoumise (LFI) ou Rassemblement national (RN), on constate que ces deux partis font l’objet d’un rejet majoritaire. 64 % des électeur·ices déclarent une probabilité nulle (0/10) de voter LFI et 53 % de voter RN. Ce rejet s’accentue même par rapport à 2024 et, surtout pour LFI, par rapport à 2022. En revanche, ces deux partis ont un noyau électoral fort : 16 % des électeur·ices déclarent une probabilité très forte (10/10) de voter RN et 15 % de voter LFI, ce qui est bien plus que pour tous les autres partis politiques.
Si on compare les probabilités de vote pour le RN et pour LFI, le RN apparaît en meilleure posture. En effet, 44 % des électeur·ices déclarent une probabilité plus importante de voter RN que LFI (un chiffre en hausse par rapport à 2022, mais stable par rapport à 2024), alors que seul·es 32 % déclarent le contraire, c’est-à-dire une plus grande probabilité de voter LFI que de voter RN (un chiffre en recul par rapport à 2022, mais en légère progression par rapport à 2024).
Il reste toutefois près d’un quart des électeur·ices qui déclarent une probabilité équivalente de voter RN et LFI, le plus souvent aucune (0/10). Or, l’expérience des élections législatives de 2024 montre que ces électeur·ices, forcé·es de choisir, se tournent bien plus vers LFI que vers le RN. Dans une des enquêtes de 2024, nous disposons d’un sous-échantillon de 723 répondant·es confronté·es à un duel LFI/RN au second tour des élections législatives. Au sein de ce sous-échantillon, les électeur·ices dans le rejet théoriquement absolu de LFI et du RN sont malgré tout 37 % à avoir voté LFI contre seulement 8 % pour le RN, le reste s’abstenant ou votant blanc ou nul.
En cas de duel LFI-RN en 2024, le RN a peiné à mobiliser des électeur·ices qui ne déclaraient pas déjà, avant l’élection, une probabilité forte de voter pour lui. Au contraire, LFI est non seulement parvenue à mobiliser les électeur·ices qui déclarent une probabilité plus importante de voter LFI que RN, mais elle a aussi attiré en nombre des électeur·ices qui, avant le scrutin, refusaient de choisir.
Ainsi, si on tient compte des probabilités de vote déclarées en 2026 et du comportement effectif en cas de second tour RN/LFI en 2024 de chaque « groupe » d’électeur·ices en fonction des probabilités de vote déclarées, LFI aurait bien plus de chances que le RN de l’emporter. La méthode est certes limitée, parce qu’elle repose, entre autres hypothèses, sur le fait que le contexte sera, en 2027, le même qu’en 2024, parce qu’elle s’appuie sur un scrutin de nature différente ou encore parce qu’elle ne permet pas de prendre en compte l’effet candidat·e et la personnalisation qui en découle.
Néanmoins, cette démonstration a l’intérêt de rappeler que, contrairement à ce que peuvent indiquer des sondages d’intentions de vote, un éventuel duel entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen est loin d’être joué d’avance. Son issue, comme celle de tout autre duel impliquant Marine Le Pen d’ailleurs, dépendra de l’état des mobilisations citoyennes face au RN sur le terrain ainsi que de l’état du « front républicain », qui n’a pas disparu.
Les sondages sont des outils utiles pour estimer des rapports de force en termes d’intentions de vote. Surtout, ils permettent de restituer les clivages politiques et les antagonismes sociaux qui les sous-tendent. Les sondages contribuent ainsi à aider les candidat·es et les organisations politiques. Néanmoins, ils ne sont qu’un outil d’estimation et il ne faut pas en négliger les biais de construction. Ainsi, ils sont très mauvais pour estimer l’issue de seconds tours, car ils ne peuvent par construction pas tenir compte des dynamiques de campagne qui se dérouleront dans l’entre-deux tours ou avant le premier tour.
Or, en offrant une livraison continue d’estimations imparfaites, ils influencent la campagne, voire les électeur·ices. Par exemple, faire croire aujourd’hui à une victoire actée d’avance de Marine Le Pen en cas de duel face à Jean-Luc Mélenchon pourrait encourager un certain nombre d’électeur·ices de gauche à voter, dès le premier tour et par défaut, pour un candidat de droite comme Edouard Philippe. La raison en sera simple : il est présenté comme plus à même de battre Marine Le Pen. Or, ce vote à droite dès le premier tour pourrait éloigner sur le temps long ces électeur·ices de la gauche.
1. Les données de certaines enquêtes utilisées sont disponibles, notamment celles de
l’enquête électorale 2024 du Cevipof
, de
l’European election study 2024
et de
l’enquête législatives du projet DePERU
. Les pourcentages sont arrondis à l’entier. Pour 2026, les chiffres proviennent du Baromètre de la Démocratie, une enquête réalisée en juin dans le cadre du
auprès d’un échantillon de 4 043 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.
BIO EXPRESS
Tristan Haute est maître de conférences en science politique à l’université de Lille et chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches administratives, politiques et sociales (Ceraps). Ses recherches portent sur le vote et la participation électorale dans le monde politique et au travail. Il a participé à l’ouvrage collectif de l’Institut La Boétie, le think-tank de La France Insoumise, « Nouveau Peuple, nouvelle gauche » (Editions Amsterdam, 2025).