Jeunesse en mouvement : Espoir
Les pancartes levées à bout de bras et les sourires de cette jeunesse en mouvement disent la profondeur de ses aspirations et la force de ses espoirs.
Comme jamais depuis bien longtemps, ces jeunes sautent par-dessus les frontières imposées, les boulevards périphériques qui séparent les villes-centres des quartiers populaires. Elles et ils abattent les barrières qui séparent les enfants des sous-préfectures rurales de ceux des métropoles.
Aujourd'hui, toute une jeunesse dont les origines, les destins et les histoires familiales divergent souvent s'unit pour clamer et proclamer une urgence absolue : face aux périls du siècle, faisons société ensemble et abattons les murs des inégalités.
Ce surgissement est une promesse lumineuse pour quiconque cherche, traque et explore les voies d’un plus haut degré de civilisation — un projet duquel seraient bannis les guerres, les injustices sociales, le chaos climatique et les risques d’une intelligence artificielle à qui les cerveaux humains abandonneraient le pouvoir.
Ce mouvement n'a pas fleuri par miracle sur un terreau stérile. Il s'est enraciné dans le concret, en portant d'abord le combat pour la rénovation du bâti scolaire dans les zones paupérisées. Ce choix n’a rien d'un détail. Après un mois de juin étouffant dans des classes surchauffées, sont apparus avec éclat les effets du bouleversement climatique et, par voie de conséquence, la vétusté des infrastructures assignant trop souvent les lycéens à leur condition sociale. L'état des murs matérialise des inégalités systémiques.
En écho à cette urgence matérielle, la jeunesse exige une éducation de qualité. Elle réclame des enseignants, alors même que le pouvoir a sabré 4 500 postes l’an dernier et s’apprête à en sacrifier 1 500 de plus dans le budget présenté au Parlement cette semaine. À cette pénurie planifiée s’ajoute le rejet massif de Parcoursup, cette implacable machine à sélectionner qui sature l'accès aux grandes écoles et creuse le fossé social. Qui n’a pas vu, cet été, les larmes d’une jeune fille de 17 ans, élève brillante, frôlant la perfection avec une note globale approchant 20 au baccalauréat, dont l’avenir est bloqué, voire le destin broyé par un algorithme sans cœur, aura du mal à saisir l’ampleur du drame ? Qui n'a pas mesuré la charge d’angoisse, d’inquiétude et de maltraitance ainsi générée ne peut comprendre la révolte contre cette sélection arbitraire. En verrouillant ainsi l'avenir, de combien de grands juristes, d’ingénieurs, de penseurs et d’innovateurs privons-nous nos usines, nos laboratoires et nos fermes ?
Plus généralement, le mouvement lycéen est une part d’un mouvement global de la jeunesse, s’agrégeant à une onde mondiale qui a secoué la planète ces derniers mois. Du Népal aux Philippines, de l’Indonésie à Madagascar, du Kenya au Pérou et jusqu’au Maroc, en Inde, en Belgique, au Chili, en Argentine, en Corée du Sud, en Allemagne contre le réarmement, en ce moment, la « Génération Z » se lève. Certes, parenté ne vaut pas équivalence, et les réalités diffèrent d’un continent à l’autre.
Mais partout circule une même sémantique symbolique : les références à One Piece, figure absolue de la liberté et de la résistance à l’oppression, ou à Naruto, incarnation du dépassement de soi, deviennent les bannières d’une expérience de vie et de luttes partagée.
À cette jeunesse, on a partout appris à se réfugier sous une table en cas d’alerte terroriste. On lui a fait subir un confinement, la claustration et la distanciation des corps imposés par la pandémie de Covid-19.
Cette jeunesse intelligente et informée connaît les risques du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité.
Une jeunesse qui ne veut pas s’habituer aux guerres qui font le beurre des industries de la mort et de certains médias télévisés. Elle ne supporte pas l’insoutenable tragédie génocidaire imposée au peuple palestinien, ni le cynisme du « deux poids, deux mesures » appliqué par les chancelleries occidentales. Ces jeunes ont entendu le chef d’état-major des armées, bombant le torse, réclamer à leurs parents de consentir au sacrifice de leurs enfants. C’est-à-dire d’eux-mêmes. Semaine après semaine, ils découvrent les vertiges d’une intelligence artificielle échappant au contrôle humain, menace directe qui pourrait bien les priver d’emploi au terme de leurs études. Et pour seule perspective, des bataillons de responsables politiques leur assènent qu’ils devront trimer demain pour éponger une dette publique que les commis du grand capital n’ont cessé de creuser pour servir leurs maîtres. Par-dessus le marché, les mêmes leur expliquent qu’ils n’auront pas de retraite à cause de l’égoïsme de leurs parents. Des charretées de mensonges pour diviser les générations, les plus humbles, les plus opprimés, dans le but de sécuriser l’oligarchie.
On leur parle de « citoyenneté », mais ils voient les tenants du pouvoir piétiner les suffrages, ignorer les pétitions et enterrer les conventions citoyennes.
Ici comme ailleurs, la jeunesse ne tolère plus la verticalité d’un pouvoir confisqué par un seul homme au sommet de l’État — un dirigeant qui, de surcroît, confiait en juillet 2025 au journal The Guardian : « Je n’aime pas les adolescents. Je ne les comprends pas ». À ce mépris institutionnel répond, chez les jeunes comme chez leurs parents, un rejet viscéral du mensonge, des informations biaisées, du mépris de « ceux qui ne sont rien », de la corruption ambiante, de l’acharnement à empêcher toute expression politique alternative.
L’enjeu de la finalité même des études se trouve fortement posé. S’agit-il de bâtir l’école de l’émancipation, celle qui donne aux citoyens le réel pouvoir sur leur vie, sur leur travail, sur leurs créations et sur un outil de production réapproprié ? Ou faut-il accepter une école et une université inféodées à un turbo-capitalisme piloté par la finance et les oligopoles numériques, chimiques ou militaires ?
Les étudiants d’AgroParisTech, refusant il y a quelques années un diplôme qui les destinait à vendre des poisons industriels au détriment du vivant, ont ouvert la voie. Depuis, la fronde s'étend. Les étudiants contestent les partenariats universitaires avec la firme Total. À l’École polytechnique de Saclay, la multinationale pétrolière — qui saigne à blanc le budget des automobilistes — a dû renoncer à s’implanter. Ailleurs, les campus rejettent l'entrisme de la Société Générale ou du Crédit Agricole. À la Sorbonne, les étudiants exigent la rupture des liens avec l’industrie de l’armement et les géants technologiques comme Rolls-Royce ou Booking.com.
Le miroir aux alouettes macronien de l’ubérisation, synonyme de prolétarisation et de précarité de jeunes des quartiers populaires, nourrit également la réflexion collective. Au moment où les chauffeurs-livreurs subissent de plein fouet l’explosion du prix des carburants, leurs rémunérations restent dérisoires alors que le coût du logement s’envole.
C’est ce cocktail qui a soulevé les citoyennes et citoyens espagnols suite au décès de Carmen Abascal, cette femme de 87 ans devenue la grand-mère de toute une jeunesse révoltée, après qu’elle a été expulsée de son logement par un fonds de pension. À la ville comme à la campagne, les jeunes couples éprouvent désormais une peine immense à se loger dignement à un prix abordable. Et le droit à l’alimentation n’est qu’un mirage pour le quart des jeunes de 18 à 25 ans victimes de la précarité alimentaire.
Ces nouvelles générations partagent désormais une agora universelle : les réseaux sociaux, véritable assemblée générale permanente qui les relie par-delà les frontières, leurs origines, les parcours de leurs parents.
Leurs revendications lient intimement leur sort à celui de leurs parents et de leurs grands-parents et à celui de tous les autres subissant bouleversements climatiques, migrations, autoritarisme, militarisation et dominations diverses. Elles s’ancrent dans une vie quotidienne dégradée, de droits fondamentaux à l’éducation, au logement, à l’alimentation, à un travail qui fait sens bafoués, vécue comme l'affront suprême d'un pouvoir ivre de bavardages politiciens, de mesquineries et de tromperies pendant que les 500 familles les plus fortunées disposent à elles seules de plus du tiers de la valeur des richesses françaises.
Se dévoile ainsi la brutale mécanique d’un capitalisme qui tente de broyer, l'un après l'autre, tous les piliers de la solidarité collective, pendant que les possédants se vautrent dans des océans de profit. Une opulence protégée par leurs mandataires politiques, des gouvernements nationaux jusqu’à la Commission de Bruxelles, elle-même alignée sur les injonctions de la Maison-Blanche, des marchés financiers et des complexes militaro-numériques. Ainsi, de la Sécurité sociale aux services publics et aux salaires écrasés, est affaibli « le pouvoir de vivre » quotidien des familles populaires.
La nature systémique de l’enjeu de classe ainsi mis à nu pousse les dominants à déployer la force brute. Pour tenter de faire taire un mouvement auquel s’agrègent désormais les syndicats d'enseignants et d'ouvriers, la Confédération paysanne, les parents d’élèves et les grands-parents, le pouvoir n'hésite plus : il militarise le maintien de l'ordre, défère près de 7 000 adolescents de 15 ans devant la justice et blesse des lycéens. Cette politisation inédite, en phase avec les mutations profondes de la société française, terrifie le pouvoir.
Il regrette le temps où l’extrême droite focalisait l’attention politico-médiatique sur le voile, diversion parfaite pour masquer les urgences sociales, démocratiques, environnementales et le strict respect humain.
Aujourd'hui, les termes de l'alternative sont mis à nu : l’argent doit-il aller aux bombes ou à l’école ? Les finances doivent-elles être livrées aux rapaces des marchés ou servir le développement humain et des services publics modernisés ? Voulons-nous une véritable protection sociale collective ou une sécurité sociale morcelée par les assurances privées et les retraites par capitalisation ? Produire, soit, mais pour qui et au service de quoi ? Étudier et travailler, certes, mais quel est le sens du travail ? Choisissons-nous l’émancipation collective ou la soumission à un système qui hypothèque l’avenir même de l’humanité ?
C’est l’espoir, et non la résignation, qui pousse avec allégresse cette nouvelle génération dans la rue. En jetant une lumière crue sur les conditions de son avenir, elle nous somme de repenser l’avenir de la civilisation que le capitalisme entrave. Quand on voit cette belle jeunesse chanter à l’unisson « La Marseillaise » et danser dans la rue, on se doute qu’elle cherche à réinventer l’avenir.
12 octobre 2026