Les manifestants ont souhaité faire entendre leurs revendications.
Un fossé. Et encore, le mot n’est pas assez fort pour décrire le gouffre entre les manifestations de ce samedi 17 octobre à Grenoble et Lyon et celle organisée à Bourgoin-Jallieu. Alors que ça chauffe (et brûle) dans les premières, l’ambiance est aux rires et aux chants dans la cité berjallienne. Comme dans L’Île aux enfants. D’ailleurs, Casimir est même présent.
Sous le costume, Isa, 53 ans, infirmière, habitante « de la campagne voisine ». Derrière sa pancarte “Voici venu le temps”, elle dénonce « une politique de la violence et un État devenu totalitaire » et milite « pour un changement de modèle, car l’actuel ne fonctionne plus ». À ses côtés, Catherine et Jean-Luc, 63 et 60 ans, retraités de l’enseignement et de l’industrie, venant de Montalieu-Vercieu, « motivés et partageurs de la lutte ». « Entre la retraite, la santé, la justice, l’environnement, l’éducation, il y a une vraie convergence. Depuis Chirac, il y a un massacre, et Macron n’arrange pas les choses », estime Jean-Luc. « Faut pas s’étonner que ça pète aujourd’hui ! », lance Catherine, qui est « derrière les lycéens et étudiants ». « On pensait la génération Z un peu plate, mais elle fait notre fierté. »
« On n’arrive plus à s’en sortir »
Un peu plus loin, sur la place de la République, Véronique, 48 ans, « paysanne ». Venant de La Côte-Saint-André pour réclamer « plus de justice sociale et environnementale » et demander de « repenser les services publics afin de répondre aux besoins de la population et non pas pour faire des économies dessus ». Quelques mètres derrière, Lydia et Marine, 20 et 22 ans, étudiante et en recherche d’emploi. Les deux Berjalliennes sont là « pour supporter les lycéens et se battre contre le prix de la vie ». Comme cette jeune femme, qui, au micro, crie qu’elle en a « marre de mettre des 20 € d’essence tous les deux jours ». Ou Chloé, 24 ans, aide-soignante, de Saint-Savin, qui déplore que « la vie coûte trop cher et qu’on n’arrive plus à s’en sortir ». Sa camarade Farah, 21 ans, aide-soignante, de Bourgoin-Jallieu, qui « pour rien au monde ne reprendrait ses études vu les conditions dans lesquelles étudient les jeunes », dénonce l’état de l’hôpital. « C’est une catastrophe ! On manque de personnel, donc on travaille trois fois plus, on est donc épuisé, on travaille donc mal et on soigne mal. Tout ça pour un petit salaire. »
Le cortège prend le départ pour défiler dans les rues du centre-ville. Parmi les 700 manifestants, Chloé, 16 ans, élève en première dans un lycée voironnais. « Moi, je veux être prof plus tard, mais ça ne donne pas envie, alors que c’est un métier super », dit l’adolescente. « En plus d’enseigner, les profs sont là pour nous, psychologiquement et émotionnellement, et on a besoin de ce soutien. Mais ils sont mal payés et travaillent dans des conditions invivables », regrette la Lilôte/Saint-Marciose, qui évoque aussi « des classes surchargées », « des journées interminables » et « des établissements non adaptés au dérèglement climatique ».
« Même colère et mêmes difficultés »
Après une heure et demie à défiler, les manifestants retournent sur la place de la République. L’occasion de faire un point avec Cédric Le Jeune, président de la Ligue des droits de l’Homme du Nord-Isère, satisfait de l’affluence du jour. « Les gens sont rassemblés car il y a une somme de ras-le-bol et de mécontentements. Ils sont inquiets pour l’avenir. Ils partagent la même colère et les mêmes difficultés et convergent maintenant dans la même direction. C’est comme avec les incendies de cet été, quand le climat devient trop chaud et qu’on regarde ailleurs, ça commence à s’enflammer partout », souligne-t-il. « Le climat social est proche de l’implosion à force de déni et dénigrement. Et il faut espérer que l’adversité fera que les Français se soudent et ne se divisent pas. »
Car aujourd’hui, « ce n’est plus un fossé qu’il y a entre l’État et les citoyens, c’est un précipice ».
Le défilé dans les rues
Ce samedi 17 octobre, le rendez-vous était donné à 14 h, place de la République. Mais le cortège ne s’est élancé qu’à 14 h 30, dans l’attente des autorisations de défiler. Car une personne avait annoncé un rassemblement sur un site internet répertoriant les manifestations organisées, sans toutefois réaliser les démarches administratives adéquates. À la dernière minute, la Ligue des droits de l’Homme du Nord-Isère, « venue par solidarité », a donc dû « aider à l’organisation sur le vif ». En attendant le feu vert donné par les policiers, plusieurs prises de parole ont eu lieu, notamment du groupe de manifestants présent chaque samedi en soutien à la Palestine. Vers 14 h 30, une fois l’autorisation tombée et des volontaires pour encadrer le défilé trouvés, les 700 personnes présentes ont remonté l’avenue Gambetta, emprunté la rue de la République, jusqu’à la place du 23-Août-1944, où une halte a eu lieu pour des prises de parole et une minute de silence à la mémoire des victimes du massacre du 17 octobre 1961. Le cortège est redescendu dans la rue de la Liberté, puis a bifurqué sur le boulevard Saint-Michel, où à proximité du rond-point de Wujiang, un jeune a été interpellé par les policiers, déclenchant des huées. La foule a rejoint la place de la République pour encore quelques prises de parole. Après avoir à nouveau entonné “La jeunesse et la vieillesse emmerdent le Front national”, “On est là !” et La Marseillaise, les présents ont annoncé « d’autres actions », espérant « que les choses changent ».