2 octobre
Le Premier ministre macroniste Sébastien Lecornu, qui prétend s’appuyer sur une note rédigée par la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris, fait dire par ses communicants que la mobilisation des lycéens et lycéennes de France qui réclament depuis plusieurs semaines de pouvoir suivre leur scolarité dans des conditions décentes - et dont il suggère donc au passage qu’ils étaient des petits êtres immatures incapables de penser et de s’organiser par eux-mêmes - est une « manœuvre organisée par La France insoumise et ses proxys de l’ultragauche ».
Cette déclaration est, comme toujours avec les macronistes qui ont fait du mensonge un mode de gouvernement à part entière, parfaitement fallacieuse, puisque d’après le journal Le Monde, qui a pu la consulter, la note produite par la préfecture de police ne mentionne qu’une seule et unique fois La France insoumise – non pour relever une quelconque manœuvre, mais pour observer que le député insoumis Éric Cocquerel a « fait un passage au lycée Marcel-Cachin de Saint-Ouen », qui se trouve dans sa circonscription, pour apporter son « soutien aux lycéens », qui ne l’avaient donc pas du tout attendu pour se mobiliser et ne sont donc pas le moins du monde manipulés.
Sur ce point précis, les services du Premier ministre ont donc colporté une contre-vérité, mais au-delà de ce bobard, le fait qu’ils aient choisi d’employer le mot « proxy » est intéressant et instructif, puisque ce mot, très lourdement connoté, est directement pioché dans le vocabulaire de ce qu’il est convenu d’appeler la « guerre contre le terrorisme » - où le Hezbollah libanais et les Houthis du Yémen, par exemple, sont quotidiennement présentés comme des « proxys » du régime iranien.
L’usage d’un tel terme n’est donc pas neutre : en associant ainsi, très pernicieusement, la mobilisation lycéenne à l’imaginaire du contre-terrorisme, le chef du gouvernement prépare évidemment les esprits à la répression violente de cette mobilisation, dont il suggère donc qu’elle présentait un danger d’une gravité comparable au risque terroriste.
Cette rhétorique extravagante n’est pas exactement nouvelle : en 2022 déjà, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gérald Darmanin, avait décrété que les militants écologistes mobilisés contre la construction d’une mégabassine catastrophique pour l’environnement à Sainte-Soline, dans le département des Deux-Sèvres étaient des « écoterroristes ».
En sorte qu’un an plus tard, en 2023, après avoir ainsi préparé l’opinion publique à ce déchaînement d’ultraviolence policière, le même Darmanin avait pu réprimer dans le sang une autre manifestation durant laquelle il avait lancé des militaires équipés d’armes de guerre à l’assaut des manifestants qui s’étaient de nouveau réunis à Sainte-Soline.
C’est la même violence policière qui est aujourd’hui à l’œuvre, depuis le début de la mobilisation lycéenne, sous le même prétexte de lutter contre la prétendue violence des élèves mobilisés et de ce que les droites et leurs journalistes d’accompagnement appellent des « casseurs ».
De fait, comme l’a relevé le journaliste du Monde Stéphane Foucart, « sur les réseaux sociaux, quiconque le souhaite peut voir », depuis le début du mouvement lycéen, « une avalanche sidérante d’infractions manifestes » et « de violences gratuites et disproportionnées commises par les forces de l’ordre ».
Stéphane Foucart cite, en vrac, « une mâchoire fracassée par un tir de grenade, une main arrachée et un éborgnement », des « voitures de police mettant en danger des foules de lycéens », des « charges contre des rassemblements pacifiques », des « clés d’étranglement injustifiées », des « commentaires déplacés », des « visages plaqués sur le bitume » et des « genoux écrasant des nuques », des « absences de port du RIO », dont le port est pourtant obligatoire pour les policiers, ou encore des « écussons identitaires cousus sur les uniformes de la police républicaine » - et le journaliste relève, là encore très justement, que ces manquements gravissimes n’ont pas « suscité le moindre commentaire au sommet de l’État ».
Le gouvernement laisse ainsi des policiers bafouer leurs obligations légales et règlementaires, sous le prétexte, toujours, de lutter contre la prétendue violence de lycéens dont ce même gouvernement a suggère faussement qu’ils étaient manipulés par des organisations d’extrême gauche présentées comme potentiellement terroristes.
Ce n’est donc pas du côté de ces manifestants que des violences intolérables sont commises, mais bien du côté des forces de l’ordre - dont les méthodes, soit dit en passant, rappellent pour de bon de très mauvais souvenirs lorsque des policiers foncent en voiture dans des foules pacifiques.
Mais cette cruauté ne doit pas étonner, puisque, contrairement à ce que prétend encore Sébastien Lecornu lorsqu’il soutient que « parler d’instructions politiques de répression policière est un mensonge », le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez a crânement expliqué à la télévision qu’ « aucune consigne de retenue » n’avait été donnée aux forces de l’ordre, et qu’il leur avait tout au contraire été, je cite toujours « recommandé d’utiliser tout l’armement intermédiaire à disposition des forces de sécurité intérieur » - c’est-à-dire, notamment, et précisément, les armes dont l’emploi a mutilé plusieurs adolescents depuis le début de la mobilisation lycéenne, sous le prétexte, toujours, et sur lequel il faut un peu insister, de sanctionner la prétendue « violence » des lycéens et de « casseurs » dont les exactions auraient fait plusieurs millions d’euros de dégâts.
Ce prétexte appelle, avant de clore ce chapitre, quelques ultimes remarques.
La première est que le pouvoir macroniste, contrairement à ce qu’il suggère aujourd’hui pour mieux justifier la répression exceptionnellement féroce du mouvement lycéen, sait parfaitement s’accommoder de véritables violences – et qu’il lui arrive même de les encourager en se prévalant très sérieusement de sa sensibilité aux revendications de ceux qui les commettent.
Au mois de janvier 2024, par exemple, quand des agriculteurs en colère avaient détruit ou tenté d’incendier plusieurs bâtiments publics, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gérald Darmanin - le même qui avait lancé l’armée contre des militants écologistes un an plus tôt à Sainte-Soline – avait considéré qu’il s’agissait d’un « coup de sang légitime », et avait gravement expliqué : « En tant que ministre de l'Intérieur et à la demande du président de la République et du Premier ministre, je les laisse faire. Les agriculteurs travaillent et quand ils ont des revendications, il faut les entendre. Et la réponse aux souffrances des agriculteurs, ce n'est pas les forces de l'ordre. »
Quand ce sont ses clientèles de droite qui font des centaines de milliers d’euros de dégâts pour exprimer leur mécontentement, le pouvoir macroniste, jusqu’à son plus haut niveau, les laisse donc faire, et les assure de sa plus vive « compassion ».
Par contre, quand des lycéens réclament le droit élémentaire d’étudier dans des conditions décentes : ce même gouvernement, servilement secondé par une presse et des médias mainstream qui n’en finissent jamais de se vautrer dans leur veulerie, les présente comme des « casseurs ».
Mais s’il y a des casseurs dans ce pays : c’est d’abord du côté du gouvernement et de l’Élysée qu’il faut les chercher.
Du côté d’Emmanuel Macron, dont la violence verbale n’est plus à démontrer depuis qu’il a par exemple opposé en 2017 « les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien » avant d’expliquer un an plus tard à un chômeur qu’il lui suffisait de traverser la rue pour lui trouver du travail, et du côté de ses ministres successifs, qui depuis dix ans ont méthodiquement détruit ce qu’il est convenu d’appeler l’État social et ses services publics, en produisant à chaque fois la même justification : cette casse méthodique de toutes les sécurités sociales était selon eux le seul moyen d’éviter une explosion de la dette publique.
On connaît aujourd’hui le résultat de cette extraordinaire brutalité, et ce résultat dresse le bilan accablant de dix ans de macronisme : jamais les ultrariches n’ont été aussi riches, jamais les pauvres n’ont été aussi nombreux, jamais les inégalités n’ont été aussi spectaculairement criantes – et au passage, la dette publique que ces astucieux stratèges prétendaient contenir a pour de bon explosé.
Et c’est bien cela, et non le blocage des lycées, que les Français paieront collectivement, car bien sûr : ce n’est pas Emmanuel Macron qui va rembourser les 1200 milliards d’euros du gigantesque trou qu’il a creusé dans les comptes publics depuis son élection à la présidence de la République française.
Lorsqu’ils ne sont pas occupés à essayer de discréditer la mobilisation des lycéens, la presse et les médias dominants se penchent sur les suites de l’exhumation par le site Mediapart de messages antisémites rédigés au début des années 2010 par Jordan Bardella.
Le président du Rassemblement national continue quant à lui à protester qu’il n’a jamais tenu de tels propos en dépit de l’accumulation d’éléments confirmant qu’il en est bien l’auteur, et il a annoncé avoir déposé une plainte avec constitution de partie civile pour diffamation contre Mediapart.
Le choix d’une telle procédure est intéressant, car Bardella, pour gagner du temps, aurait pu recourir par exemple à la citation directe, qui lui aurait permis d’obtenir que cette plainte soit vite instruite et qu’un jugement soit beaucoup plus rapidement prononcé qu’en passant par une plainte avec constitution de partie civile.
Mais de façon très étonnante : ce n’est pas la solution qu’il a choisie, de sorte que le jugement n’interviendra pas avant l’élection présidentielle - et qu’il est bien évidemment permis de se demander pourquoi, s’il est si sûr de son fait, le chef du RN se donne tant de temps pour démontrer son innocence.
Il est vrai que dans cette affaire : Bardella peut compter sur ce qui ressemble d’assez près à une aimable retenue de la part d’une presse et de médias dominants qui savent pourtant se montrer beaucoup plus offensifs lorsqu’il s’agit de calomnier la gauche.
Pour bien mesurer ce qui se joue ici, il faut en effet se rappeler que depuis plusieurs années, cette presse et ces médias ne cessent de lancer, pour mieux la disqualifier, d’ignobles accusations d’antisémitisme contre La France insoumise, formation antifasciste et antiraciste - et plus spécialement contre son candidat à l’élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon.
Le journal Le Monde, par exemple, n’hésite à faire décréter par l’un de ses chroniqueurs que « la question n’est plus de savoir si Mélenchon est antisémite », comme si cette accusation infâme était une vérité établie.
Et si ce même journal se décide depuis quelques jours à évoquer plus frontalement ce qu’il appelle « un antisémitisme persistant au Rassemblement national », certains de ses collaborateurs peuvent se montrer beaucoup moins circonspects - comme quand son éditorialiste politique Françoise Fressoz, qui ne reste jamais très longtemps sans vitupérer contre les insoumis, écrit, dans une chronique publiée le 6 octobre, que Jordan Bardella, après les révélations de Mediapart, « aurait pu plaider l’erreur de jeunesse, ce qui lui aurait valu un blâme certes sévère, mais sans doute passager ».
Quand on lit ça, évidemment, on se frotte très, très fort les yeux – car cette journaliste, qui se pique d’être une fine connaisseuse du paysage politique français, ne peut bien sûr pas ignorer qu’en 2023 encore, Bardella, qui n’était donc plus de la toute première jeunesse, expliquait tranquillement, en dépit du fait que l’intéressé avait été maintes fois condamné pour antisémitisme et négationnisme, que Jean-Marie Le Pen, fondateur et président historique du Rassemblement national, n’était « pas antisémite ».
Mais cette collaboratrice du Monde n’est pas seule à faire preuve d’une telle légèreté.
Dans un entretien accordé au Figaro, le journal de droite extrême du groupe Dassault, l’éditocrate à réaction Alain Finkielkraut concède quant à lui que « les propos que Jordan Bardella » a « vraisemblablement tenus » sont « épouvantables ».
Mais il trouve tout de suite quelques circonstances atténuantes au président du Rassemblement national, en expliquant que ce dernier « avait 17 ans et était sous l’influence » de l’agitateur antisémite Alain Soral « quand il » avait « dit cela », puis que « le même Bardella » a participé en 2023 à une « marche contre l’antisémitisme » - avant de conclure très sérieusement que dans tout cela, le véritable antisémite est par conséquent, on l’aura deviné, Jean-Luc Mélenchon.
Ces commentaires ahurissants, relevés parmi beaucoup d’autres, installent donc dans l’opinion publique l’idée que les propos de Bardella relèveraient de l’erreur de jeunesse, et qu’ils seraient principalement imputables à l’influence délétère d’Alain Soral, qui a pourtant passé fort peu de temps au Rassemblement national - au début des années 2000.
Ils occultent ainsi le minuscule détail que l’antisémitisme n’a évidemment pas été une parenthèse ouverte dans l’histoire de ce parti avec l’arrivée de Soral, et qui aurait été tout aussi rapidement refermée avec son départ.
Dans le monde réel, on n’a pas cessé de le répéter ici depuis des années pendant que le commentariat autorisé oeuvrait plutôt à sa dédiabolisation, le Rassemblement national a été cofondé par Jean-Marie Le Pen avec d’anciens Waffen-SS et autres collaborateurs des nazis.
Le Pen lui-même a ensuite été condamné à de multiples reprises pour avoir tenu des propos antisémites, et pour avoir contesté les crimes contre l’humanité perpétrés par les nazis - en soutenant par exemple que les chambres à gaz étaient, je cite, « un détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale », ou qu’en France « l'occupation allemande », avec son abominable cortège de meurtres de masse et de déportations vers les camps d’extermination hitlériens, n'avait « pas été particulièrement inhumaine ».
C’est ce que sa fille, Marine Le Pen, qui est aujourd’hui la candidate de ce parti pour la prochaine élection présidentielle en dépit de sa condamnation pour détournement de fonds publics, et qui assume donc parfaitement ces menus écarts, a très sérieusement appelé, lorsqu’elle a transformé le Front national en Rassemblement national en 2018, « une histoire épique et glorieuse que personne ne doit renier » : c’est probablement sous le sceau de cette gloire infinie que pas plus tard la semaine dernière, le député Franck Allisio, réputé proche de Marine Le Pen, a dû se séparer d’un collaborateur qui avait posté sur les réseaux sociaux des messages antisémites et racistes.
11 octobre
Raphaël Glucksmann remporte la primaire de ce que les journalistes comme il faut appellent indifféremment « la gauche non-mélenchoniste » ou « la gauche sociale-démocrate ».
Cette information, que l’intéressé présente sans rire comme « historique », ne présente en réalité qu’un intérêt très limité : il est tout à fait logique qu’après quarante ans d’une dérive droitière ininterrompue, le Parti socialiste se range pour l’élection présidentielle de 2027 derrière un candidat qui a fait le serment, tout à fait instructif, de ne jamais s’allier avec La France insoumise pour empêcher une possible victoire l’extrême droite.
16 octobre
À la veille d’une longue journée d’insurrection populaire contre les effets de sa politique antisociale, Emmanuel Macron fait ce qu’il sait le mieux faire : il ment, comme il l’a si régulièrement fait depuis son élection à la présidence de la République française au mois de mai 2017 - lorsqu’il avait promis de faire barrage à une extrême droite devant laquelle il aura tout au contraire passé les dix années de son règne à creuser le large boulevard qui permet aujourd’hui au Rassemblement national, parti cofondé par d’anciens collaborateurs des nazis, de caracoler en tête des sondages à quelques mois seulement de l’élection présidentielle de 2027.
Ce 16 octobre, le chef de l’État déclare donc : « Il y a un droit constitutionnel de manifester, et il est pleinement respecté. »
Il y a tout de même un peu de vrai, dans ces propos, puisqu’en effet, la Constitution garantit bel et bien le droit de manifester.
Mais pour le reste, cette déclaration est parfaitement mensongère, comme le chef de l’État le confirmera lui-même quelques jours plus tard, en décrétant, le 22 octobre, que les demandes de manifestations déposées par « des gens qui n’ont aucune légitimité » seront systématiquement interdites – avant de conclure : « Les règles sont simples : c’est qu’il n’y ait pas de manifestations dans les jours à venir. »
Quand on entend ça, évidemment, on est obligé de concéder que Macron a tout de même une qualité : c’est qu’il est remarquablement audacieux.
Car il faut avoir énormément de souffle pour oser parler de « légitimité » quand on a littéralement volé le résultat des élections législatives de 2024 pour imposer un gouvernement qui, précisément, n’a aucune légitimité - puisqu’il est issu, il faut insister un peu lourdement sur ce point, de la confiscation du résultat d’un scrutin démocratique.
Et d’autre part : il faut aussi beaucoup de courage, ou beaucoup d’impudence, pour oser déclarer, à cinq jours d’intervalle, que le droit constitutionnel de manifester est pleinement respecté - puis que la règle est qu’il n’y ait pas de manifestation.
Dans le monde réel, cependant, et il faut le souligner avec encore une fois un peu d’insistance, le droit de manifester est effectivement un droit constitutionnel, et ce n’est bien sûr pas au chef de l’État de dire qui peut légitimement user de ce droit.
En même temps qu’Emmanuel Macron attente donc à une liberté qui est pourtant garantie par la Constitution et que le gouvernement interdit effectivement de très nombreux défilés dans de très nombreuses villes de France, le pouvoir macroniste s’emploie à faire peser sur La France insoumise, qui a toujours prôné la non-violence, la responsabilité de ce qu’il a appelé les « violences » du 17 octobre – étant bien entendu qu’il ne s’agit bien sûr pas des sordides violences policières dans lesquelles des manifestants ont de nouveau été éborgnés et mutilés, conformément à ce qui ressemble désormais d’assez près à une solide tradition macroniste.
Et dans cette entreprise de diabolisation de son opposition de gauche, ce pouvoir est très efficacement secondé par les représentants d’une droite qui continue contre toute évidence à se prétendre républicaine — comme par exemple le président du Sénat, Gérard Larcher, deuxième plus important personnage de l’État, qui décrète très tranquillement que l’interdiction de La France insoumise peut être envisagée —, et par des journaux de droite extrême subventionnés, comme Le Figaro du groupe Dassault, qui a manifestement beaucoup de mal à comprendre que les manifestants exaspérés par l’autoritarisme macroniste sont tout à fait capables de réfléchir par eux-mêmes, et qui soutient que les insoumis ont « allumé la mèche » du 17 octobre.
Nous vivons donc après le 17 octobre des journées quelque peu étonnantes, durant lesquelles le gouvernement et ses supplétifs des droites françaises sautent à pieds joints sur le droit de manifester et la liberté d’expression, et vont jusqu’à proposer l’interdiction d’un parti parlementaire social-démocrate en lui imputant de prétendues responsabilités qui ne sont pas les siennes – nous allons bientôt revenir sur ce point, pour vérifier qu’il y a des moments où ces mêmes procureurs publics évitent soigneusement de pointer des responsabilités bien réelles dans de véritables violences terroristes ; mais avant cela, relevons que pour l’adjectif « fasciste », le Larousse, vénérable dictionnaire, propose cette intéressante définition, qui pourrait nourrir une vivifiante méditation sur la véritable nature du macronisme : « Qui traduit des tendances dictatoriales et violentes. »
23 octobre.
À Trappes et La Verrière, dans le département des Yvelines, un assassin d’extrême droite armé d’un pistolet-mitrailleur de la Seconde Guerre mondiale assassine un jeune homme de 26 ans, Pengo Bossio Wangi, et blesse plusieurs autres personnes, dont une enfant de 12 ans, atteinte de huit balles.
L’auteur de cet attentat, manifestement décidé à tuer le plus de gens possible, avait piégé son appartement, où la police retrouve, après l’avoir déminé, des autocollants du Rassemblement national et un exemplaire de Mein Kampf, le livre d’Adolf Hitler, dont CNews, la chaîne de propagande d’extrême droite du milliardaire Vincent Bolloré, explique pour l’occasion qu’il s’agit d’un « ouvrage polémique » - ce qui est une façon pour le moins contenue de présenter ce bréviaire de la haine antisémite.
Après son arrestation, l’assassin explique avoir voulu tuer exclusivement « des Noirs et des Arabes », pour « venger les commerçants » dont les magasins avaient été détériorés le 17 octobre.
Mais très curieusement, ce même gouvernement qui s’est donc massivement mobilisé pour imputer aux insoumis des responsabilités qui n’étaient absolument pas les leurs dans l’explosion de colère du 17 octobre s’abstient très soigneusement, après l’attentat islamophobe et raciste de Trappes, de pointer la responsabilité de la droite et de l’extrême droite et de leurs journalistes d’accompagnement dans cette tuerie.
Pourtant, cette responsabilité, dont nous allons voir que des membres de ce gouvernement en portent aussi une lourde part, est assez évidente, et assez écrasante.
Tous les ans, depuis de très longues années, la Commission nationale consultative des droits de l’homme, organisme rattaché au Premier ministre et peu suspect d’être exagérément gauchiste, rappelle en effet dans ses rapports annuels sur le racisme en France que la banalisation des propos racistes dans le débat public prépare des passages à l’acte violents.
Mais ces alertes n’ont jamais été entendues, ni même écoutées, et depuis toutes ces années des agitateurs xénophobes paradent quotidiennement et très tranquillement dans les studios des radios et sur les plateaux des télévisions publiques et privées, sous le très commode et très fallacieux prétexte que certains de ces boutefeux ont été élus, et que le respect du suffrage démocratique obligerait les responsables de ces chaînes et de ces stations à leur offrir des tribunes – comme si le fait d’avoir réussi à gagner une élection sans se la faire voler par Emmanuel Macron autorisait à tenir publiquement des propos haineux ou discriminatoires.
Le 18 octobre dernier, par exemple, cinq jours, donc, avant l’attentat de Trappes, BFMTV, la chaîne dite « d’information » du milliardaire Rodolphe Saadé, avait une nouvelle fois invité le propagandiste d’extrême droite Éric Zemmour, partisan de la fantasmagorie complotiste et raciste du « grand remplacement » et de ce qu’il appelle « la remigration » des étrangers – un mot qui désigne un projet de déportation de masse.
Sans surprise, cet hôte de marque avait profité de l’aubaine pour cracher une nouvelle fois son venin xénophobe, et à lancer des imprécations hallucinées contre ce qu’il appelle « la racaille arabo-musulmane », avant de prôner une fois encore « la remigration ».
Et ces proférations avaient si peu dérangé ses hôtes, que le même Zemmour est de nouveau invité le 24 octobre sur BFMTV - au lendemain, donc, de l’attentat de Trappes.
Mais la chaîne annule finalement cette invitation au dernier moment – ce qui signifie qu’elle est parfaitement consciente qu’il est extrêmement problématique de recevoir ce repris de justice plusieurs fois condamné, pour provocation à a discrimination raciale, pour provocation à la haine religieuse contre les musulmans et pour contestation des crimes contre l’humanité perpétrés par le régime de Vichy, complice de l’entreprise nazie d’extermination des Juifs d’Europe.
Cette désinvitation, après l’attentat de Trappes, d’un personnage qui était très cordialement invité à venir dérouler sa propagande dégueulasse avant cet attentat est donc extraordinairement hypocrite - et la preuve de cette hypocrisie va être produite par BFMTV elle-même, qui, le dimanche 25 octobre, quelques heures donc après avoir désinvité Zemmour, reçoit très tranquillement Louis Alliot, vice-président du Rassemblement national – puis, dans les jours qui suivent, plusieurs autres élus de ce parti dont les plus hauts responsables ont eux aussi tenu des propos infâmes, ciblant spécifiquement la ville de Trappes.
En 2018, sa candidate pour l’élection présidentielle de 2027, Marine Le Pen, qui se présente à cette élection en dépit de sa condamnation à trois ans de prison dont un an ferme pour détournement de fonds publics, avait ainsi déclaré : « Trappes est le symbole de ces villes et quartiers où la République française a reculé pour laisser la place au communautarisme et à l’islamisme. »
Et en 2021, puis de nouveau en 2022, Jordan Bardella, le président du Rassemblement national dont Mediapart a récemment exhumé d’abjectes proférations antisémites, avait quant à lui décrété que Trappes était « une république islamique en miniature » et la « capitale européenne du jihad ».
BFMTV a donc désinvité un agitateur xénophobe pour mieux inviter d’autres propagandistes d’extrême droite – mais il est vrai que pendant ce temps-là, France Inter, radio de service public, recevait de son côté, trois jours après la tuerie de Trappes, le député du Rassemblement national Sébastien Chenu, qui en a profité pour répéter que cette ville endeuillée était, je cite, « un foyer de jihadistes ».
Et ces invitations prouvent une chose : c’est que l’argument du débat démocratique qui est régulièrement brandi par les responsables des radios et des télévisions pour justifier les tribunes offertes à des représentants de l’extrême droite ne correspond à rien, puisque ces gens ne se rendent pas à ces invitations pour débattre, mais au contraire pour étouffer le débat sous leurs invectives.
Mais une fois qu’on a dit tout ça, il faut encore ajouter qu’ici, bien sûr, l’extrême droite partisane, telle que l’incarne le Rassemblement national, n’est pas seule en cause : c’est la droite française toute entière, et notamment la droite macroniste, qui flatte depuis des années les pires instincts xénophobes de son électorat.
C’est Gérald Darmanin, aujourd’hui ministre de la Justice, qui a déclaré en 2021, à une époque où il était encore ministre de l’Intérieur, qu’il trouvait Marine Le Pen « un peu molle » sur l’islam - et qui a proposé au mois de mai 2026 « un moratoire de trois ans » sur l’immigration légale, en expliquant qu’il fallait « mettre fin à l’immigration telle qu’elle est aujourd’hui ».
C’est Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur, lui aussi, qui a hurlé « à bas le voile » lors d’un meeting au mois de mars 2025, et c’est encore lui qui a décrété au mois de septembre dernier que s’il remportait la prochaine élection présidentielle, il supprimerait le droit du sol.
Et c’est Aurore Bergé, ministre macroniste chargée, ça ne s’invente pas, de la Lutte contre les discriminations, qui a déclaré sur une chaîne d’extrême droite, au mois de septembre 2026, que la fantasmagorie du « grand remplacement » n’était pas une théorie « raciste », et qu’elle devait être débattue.
Puis enfin, il faut également pointer, dans cette normalisation de la xénophobie la plus crasse, et bien au-delà des seuls journaux et magazines du groupe de Vincent Bolloré, le rôle de la presse réactionnaire subventionnée – qui reçoit tous les ans des millions d’euros d’aides publiques.
Et il faut par exemple s’attarder sur le cas du Figaro du groupe Dassault.
Le 22 octobre, à la veille de l’attentat de Trappes, ce quotidien qui multiplie depuis des années des éditoriaux fustigeant ce qu’il appelle « l’islam conquérant » et l’immigration, a encore publié, sur une pleine page, une tribune d’un ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel expliquant qu’après la journée 17 octobre, la police française devait « liquider le syndrome Malik Oussekine », et que les réponses à cette journée relevaient aussi d’une « dimension migratoire ».
Pour bien mesurer l’ignominie de ces propos, il faut rappeler que Malik Oussekine est ce jeune étudiant de 22 ans qui avait été tué par des policiers motorisés pendant les manifestations étudiantes de 1986, dont le décès avait provoqué un gigantesque traumatisme dans le pays, et avait amené le gouvernement de l’époque à dissoudre l’unité de motards de la police qui l’avait frappé à mort.
Appeler, comme l’a donc fait l’auteur de l’infâme tribune publiée par Le Figaro, à « liquider le syndrome Malik Oussekine » revient donc, comme le relève très justement le très recommandable journal L’Humanité, à suggérer que tout doit aujourd’hui être « permis » à la police - fût-ce au risque de tuer.
Le journal Le Monde, quant à lui, qui passe plutôt pour être une publication de centre gauche, a publié après l’attentat de Trappes un vigoureux éditorial anonyme pointant une « responsabilité collective ».
C’était bien vu – mais un peu imprécis.
Car cette responsabilité collective est tout de même limitée, et ne concerne bien sûr pas les responsables politiques de gauche et les journalistes qui dénoncent depuis des années la radicalisation extrême droitière du débat public et la banalisation dans ce débat des pires saloperies racistes - qui ne sont pas seulement imputables, on l’a dit, aux partis d’extrême droite.
En revanche, il serait temps de questionner le comportement de journaux très comme il faut, comme Le Monde, précisément - qui depuis des années vitupère contre La France insoumise en répétant que cette formation antifasciste et antiraciste dont la radicalité consiste pour l’essentiel à proposer une augmentation du SMIC et un retour à la retraite à 62 ans serait aussi extrémiste que le Rassemblement national, et qui a donc œuvré avec beaucoup d’obstination à brouiller la frontière entre la gauche antiraciste et l’extrême droite xénophobe.
24 octobre
800 000 manifestants manifestent partout en France – sans se laisser le moins du monde intimider par un pouvoir qui avait multiplié les menaces, et qui sait probablement que cette colère ne retombera plus.
Et partout en France, des bandes nazies attaquent ces manifestants, et dans plusieurs villes, comme à Rouen, elles ont été protégées par la police.
Mais Laurent Nunez, ministre macroniste de l’Intérieur, niera aussitôt ces complicités, pourtant documentées par de nombreuses images : on voit par là qu’il sera resté jusqu’au bout un macroniste exemplaire.