En publiant une tribune affirmant que La France insoumise ferait de l'antisémitisme un « arsenal de prise de pouvoir », Le Monde offre une large visibilité à une accusation d'une gravité exceptionnelle. Encore faudrait-il qu'une telle affirmation repose sur une démonstration à la hauteur de ce qu'elle prétend établir. Décryptage.
La tribune de l’historien Jean-Frédéric Schaub publiée par Le Monde le 12 juillet 2026 affirme que, chez LFI, « la mise en circulation de motifs antisémites fait partie de l'arsenal de la prise de pouvoir ». Cette conclusion, aussi spectaculaire soit-elle, n'est pourtant jamais démontrée. Mais précisément parce que le sujet est grave, il impose une exigence de rigueur absolue.
La méthodologie du Baromètre du rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) sur lequel se base Jean-Frédéric Schaub met en évidence une évolution concernant les sympathisants de plusieurs formations politiques, dont La France insoumise (LFI). Cependant, le rapport de la CNCDH ne conclut ni que l’évolution des opinions des sympathisants de LFI est provoquée par le parti lui-même, ni qu'elle résulte d'une stratégie politique délibérée. Rien, dans ce rapport, ne permet d'établir une telle conclusion.
Quand la conviction remplace les faits
Le rapport de la CNCDH précise qu'une fois prises en compte les autres caractéristiques des personnes interrogées, la proximité avec LFI « ne joue plus ». Autrement dit, les auteurs estiment eux-mêmes que les différences observées s'expliquent par les caractéristiques socioculturelles de cet électorat, et non par la proximité partisane en tant que telle. Ils ajoutent :
« LA PRISE EN COMPTE SIMULTANÉE DE TOUTES CES VARIABLES (...) CONFIRME, TOUTES CHOSES ÉGALES PAR AILLEURS, UN LIEN PRIVILÉGIÉ ENTRE PRÉJUGÉS ANTISÉMITES ET AFFINITÉ AVEC LE RN, MAIS PAS AVEC LFI. »
Et précisent enfin : « Les gros bataillons de l'antisémitisme se composent de non Musulmans, et de sympathisants d'autres partis que LFI. »
Où sont les preuves ?
Au moment d'attribuer à LFI une stratégie de conquête du pouvoir fondée sur l'antisémitisme, Jean-Frédéric Schaub écrit : « La réponse est, sans conteste, positive. » Une certitude surprenante en sachant qu’une conclusion aussi grave ne peut se satisfaire d'une telle assurance ; elle exige une démonstration à la hauteur de ce qu'elle prétend établir.
Mais alors, où sont les preuves ? C'est précisément ce qui frappe à la lecture de la tribune : elles n'y figurent pas. L'auteur évoque des « allusions », des « jeux de mots », des « accusations explicites », une « accumulation », une « récidive », voire des « dog whistles », mais sans citer ni analyser les propos auxquels il fait référence.
Quelle accumulation ? Quels jeux de mots ? Quelles accusations ? Quels messages codés ? Or c'est précisément cette démonstration qui devrait constituer le cœur de son argumentation. Une telle accusation exige de présenter des faits précis, de les analyser et de montrer en quoi ils révèlent effectivement une stratégie.
Le paradoxe de l’historien en guerre contre les faits
Jean-Frédéric Schaub est un historien reconnu, spécialiste notamment de l'Espagne moderne, des empires ibériques et des constructions historiques de la race. Cette expertise mérite naturellement le respect. En revanche, la tribune ne repose ni sur une recherche consacrée à l'antisémitisme contemporain, ni sur une enquête empirique portant sur les discours de La France insoumise, ni sur une analyse systématique de ses prises de position.
Il ne s'agit pas ici d'un article scientifique, mais d'une tribune d'opinion. Ce format autorise les hypothèses et les prises de position. Il n'autorise pas, en revanche, à présenter comme démontré ce qui ne l'est pas. L'autorité académique de son auteur ne saurait se substituer aux preuves.
La responsabilité du média
C'est précisément là que se pose la question du rôle d'un quotidien de référence. Publier une tribune polémique n'a rien d'illégitime car la confrontation des idées fait partie du débat démocratique. En revanche, publier une accusation d'une telle gravité sans qu'elle soit étayée par une démonstration solide engage également la responsabilité du journal qui lui offre sa légitimité.
Une interprétation politique risque ainsi d'acquérir, par la seule autorité du média qui la publie, le statut de vérité établie. Le prestige d'un quotidien de référence confère inévitablement à ce type de texte une crédibilité qui dépasse largement celle d'une simple opinion.
Mais ce récit s'inscrit dans une séquence plus large où La France insoumise fait l'objet d'une entreprise permanente de délégitimation méthodique. Une dynamique qui ne peut être dissociée de la concentration des grands médias entre les mains de quelques milliardaires qui ont tout intérêt à ce que l’extrême droite arrive au pouvoir. À ce sujet, vous pouvez (re)lire notre article Comment Jean-Luc Mélenchon est devenu une cible privilégiée.
À force de tout confondre, le mot « antisémitisme » finit par perdre son sens
Depuis plusieurs années, une large partie du débat public tend à interpréter toute critique du gouvernement de Benyamin Netanyahu à travers le prisme de l'antisémitisme. La dénonciation du génocide à Gaza, des violations du droit international ou de la politique menée par le gouvernement israélien se retrouve régulièrement assimilée, explicitement ou implicitement, à une forme d'hostilité envers les personnes juives. On l'a vu avec la loi Yadan sur laquelle vous pouvez également (re)lire notre article Loi Yadan : la critique d’Israël bientôt pénalisée en France ?
Pourtant, ces réalités ne se confondent pas. Critiquer un gouvernement, aussi fermement soit-il, n'est pas critiquer un peuple. L'antisémitisme consiste à discriminer ou essentialiser des personnes parce qu'elles sont juives, non à contester les choix d'un État. En brouillant cette distinction, on finit par banaliser l'accusation elle-même. Un concept qui désigne des réalités très différentes perd progressivement sa capacité à nommer précisément ce qu'il est censé combattre. La lutte contre l'antisémitisme n'en sort pas renforcée, elle s'en trouve affaiblie.
« L'UN DES RESSORTS HISTORIQUES DE L'ANTISÉMITISME : RÉDUIRE UN GROUPE HUMAIN À UNE IDENTITÉ SUPPOSÉE HOMOGÈNE »
Assimiler systématiquement les personnes juives à la politique israélienne revient à leur attribuer collectivement les choix d'un gouvernement. Comme si tous partageaient les mêmes positions, les mêmes intérêts ou les mêmes responsabilités. Or cette logique d'essentialisation constitue précisément l'un des ressorts historiques de l'antisémitisme : réduire un groupe humain à une identité supposée homogène.
Le brouillage des repères démocratiques : LFI et le RN ne sont pas comparables
Jean-Frédéric Schaub ne se contente pas d'accusations infondées, il ajoute une pierre à l'édifice d'une mise en équivalence de plus en plus fréquente entre La France insoumise et le Rassemblement national, alors même que leurs projets de société sont fondamentalement opposés. L'un prône notamment la réduction des inégalités et une vie digne pour chacun·e ; l'autre repose sur l'exclusion et le maintien des privilèges des ultra-riches. À ce propos, on vous invite à (re)lire notre article : L’extrême gauche et l’extrême droite ne sont pas comparables
Aussi, le RN est l'héritier direct du Front national, fondé notamment par d’anciens Waffen-SS et des sympathisants néonazis. L’un de ses fondateurs, Jean-Marie Le Pen, a été condamné à plusieurs reprises, notamment pour avoir qualifié les chambres à gaz de « détail de l'histoire ». Au fil des décennies, de nombreux élus ou candidats du parti ont également été condamnés ou mis en cause pour des propos ou des actes racistes, antisémites ou xénophobes. Mr Mondialisation a d'ailleurs récemment dressé le Top 9 des pires affaires judiciaires du Rassemblement national
Rappeler cette histoire ne revient pas à considérer La France insoumise comme irréprochable. Aucun parti ne devrait échapper à la critique. Mais comparer mécaniquement ces deux formations finit par brouiller les repères historiques et démocratiques. Lorsque toute opposition radicale est renvoyée dos à dos, les spécificités idéologiques disparaissent et l'extrême droite voit son histoire progressivement relativisée.
Une lecture sélective du racisme