Regarder le drame de Ceuta ou construire l’unité des opprimés ?
Entre le jeudi 30 et le vendredi 31 juillet 2021, environ 60 000 migrants, en provenance du Maroc, ont tenté de rejoindre l’enclave espagnole de Ceuta, située sur la rive sud de la Méditerranée.
Certains se sont jetés à l’eau, les bras tendus vers une lumière espérée ; d’autres ont marché le long des rochers, les pieds ensanglantés par les galets de Ceuta. Ceuta, ce bout d’Espagne sur le sol marocain, ce morceau d’Europe accroché à l’Afrique : quiconque y pénètre se trouve de fait sur le sol espagnol.
Pourtant, cette présence ne donne pas accès à la libre circulation des personnes dans l’espace Schengen. Des mesures restrictives empêchent en effet les migrants arrivés à Ceuta de gagner la péninsule Ibérique.
Dès le lendemain, la moitié des arrivants était déjà retournée au Maroc. L’autre moitié a été refoulée de cette enclave de 20 kilomètres carrés, peuplée de 85 000 habitants. Ce fut le théâtre d’un drame silencié, minimisé, sous-estimé : au moins quatre-vingts personnes y ont trouvé la mort, noyées pour la plupart ou écrasées dans des mouvements de foule.
L’ignoble exploitation politique du drame
Les images douloureuses de ces visages épuisés, ces mains agrippées aux grilles, ces yeux écarquillés devant les militaires espagnols, diffusées dans le monde entier, ont été immédiatement récupérées par l’internationale réactionnaire transformée en semoir à peur. Celle-ci y a vu l’occasion d’alimenter ses thèses nauséabondes sur le « grand remplacement ». Aux États-Unis, le président Trump a saisi cette crise pour affirmer que ce qui se passait à Ceuta préfigurait ce qui adviendrait si le Parti démocrate revenait au pouvoir à Washington. En Italie, la présidente d’extrême droite du gouvernement s’en est prise au Premier ministre espagnol en critiquant les régularisations provisoires d’environ 500 000 travailleurs sans-papiers en provenance d’Amérique latine, tout en proposant, avec d’autres, l’expulsion de l’Espagne de l’espace Schengen. Elle a soigneusement omis de mentionner que, répondant aux demandes du grand capital italien, son gouvernement avait lui-même octroyé près de 500 000 permis de travail temporaires à des immigrés en provenance des pays du Sud.
En France, Retailleau, Édouard Philippe, Le Pen, leurs clones et des membres du gouvernement ont repris les mêmes arguments que Meloni.
Le brandissement du drapeau du traité Schengen a servi de nuage de brouillard, un bluff destiné à semer la confusion chez les citoyens européens. Aucun mécanisme ne permet de suspendre un État membre de l’espace Schengen. Les autres pays peuvent en revanche rétablir les contrôles aux frontières intérieures. Mais comment l’Italie, la Finlande ou le Danemark, qui n’ont aucune frontière terrestre avec l’Espagne, auraient-ils pu le faire ? Au mieux auraient-ils pu renforcer les contrôles sur les vols en provenance de ce pays.
Rappelons que, depuis 2015, de nombreux États membres ont rétabli et renouvelé tous les six mois des contrôles aux frontières. On peut même se demander si l’espace Schengen est encore un espace de libre circulation, tant les contrôles sont appliqués à de nombreux points de passage depuis plus de dix ans.
Ceuta : un miroir des politiques migratoires européennes
Une fois de plus, la crise de Ceuta a réveillé les réflexes de division, fondés sur le racisme et le nationalisme identitaire. Pourtant, à l’heure des guerres, des crises sociales et des bouleversements climatiques, c’est la solidarité, l’unité et la coopération qui devraient prévaloir.
Les xénophobes ont été particulièrement injustes envers l’Espagne. À Ceuta et Melilla, Madrid ne fait qu’appliquer une politique qui illustre parfaitement l’inquiétante stratégie de l’Union européenne en matière de migration : instaurer un filtrage toujours plus strict pour empêcher les migrants jugés indésirables d’accéder au territoire européen. La réaction du gouvernement espagnol a été immédiate : envoi de forces militaires et action diplomatique conjointe avec le Maroc pour organiser les retours. Ce ne sont donc pas les secours qu’il a dépêché sur place mais l’armée. Rien, dans cette réponse, ne contredit les orientations du négatif pacte européen sur la migration et l’asile.
Dans le tintamarre médiatico-politique, les soixante-dix victimes de ce drame ont été oubliées. Disparus. Leurs noms ont été effacés. Cette abominable instrumentalisation de la migration sert aussi à occulter des vies humaines brisées ou perdues. Le drame, c’est aussi l’oubli des vies et des voix de ceux qui fuient la misère et cherchent un avenir.
Voici l’une des questions centrales : qui s’intéresse aux conditions de vie de la jeunesse marocaine, à la détresse humaine qu’elle engendre ? Qui parle du chômage, de l’analphabétisme, de l’exploitation ? Qui dénonce le rapport de domination économique de l’Espagne et de l’Union européenne sur les populations et les travailleurs marocains ?
Le rôle du Maroc : entre géopolitique et cynisme
Les instrumentalisations du gouvernement marocain sont manifestes. Le 30 juillet 2021, alors que les corps s’entassaient sur les plages, le pouvoir à Rabat fêtait, sans un mot pour les noyés, les vingt-sept ans de règne de Mohammed VI.
Dès mai 2021, le Maroc avait déjà laissé 10 000 Marocains rejoindre Ceuta pour protester contre l’hospitalisation du chef du Front Polisario à Madrid. Cette fois, c’est le rapprochement commercial entre l’Espagne et l’Algérie qui est contesté. Le contexte était d’autant plus tendu que, en mai, le Comité des affectations de la Chambre des représentants américaine avait qualifié Ceuta et Melilla de villes « administrées par l’Espagne, mais situées en territoire marocain ». Cette évolution de la position américaine s’inscrivait dans un contexte de tensions accrues avec le gouvernement de Pedro Sánchez, contestant la guerre en Iran et les bombardements continus de l’armée israélienne sur Gaza, et l’accélération de la colonisation-annexion de la Cisjordanie. Le Maroc considère avoir acquis un levier international inédit puisque Ceuta et Melilla ne sont pas explicitement couverts par l’article 5 du traité de l’OTAN.
Ainsi, le pouvoir marocain utilise la détresse de milliers de citoyens, poussés vers les clôtures de Ceuta, pour faire pression sur l’Espagne. L’objectif ? La contraindre à revoir ses alliances avec Alger et, à terme, à céder sur ses revendications territoriales.
Nous franchissons donc ici un cap dans l’abjection : les mouvements migratoires sont désormais utilisés comme armes de guerre hybride. Et Ceuta devient un champ de bataille.
Depuis des décennies, le Maroc utilise les migrants comme monnaie d’échange pour obtenir des aides via les fonds européens ou des changements de position diplomatique.
Au-delà de la géostratégie : l’exploitation économique
Pourtant, on ne peut se contenter d’analyser la situation à travers le seul prisme de la géostratégie. Les manipulations cyniques du désir de migration de la jeunesse marocaine par le régime ne sont que la manifestation de son capital national d’améliorer son rapport de force contre le capitalisme espagnol et européen. Voilà la machine à broyer les rêves en action !
L’économie marocaine fonctionne pour une part comme un atelier de l’Europe. Elle reste en effet sous-traitante de l’Espagne et d’autres pays européens dans des secteurs clés : textile, électronique, automobile, engrais phosphatés, ou encore fourniture de fruits et légumes à bas prix pour l’Union européenne. Pour cela, les travailleurs marocains sont jetés dans la concurrence avec ceux des pays européens. Les salaires sont maintenus à un niveau très bas au nom de la compétitivité. L’agriculture intensive, industrialisée et exportatrice vers les marchés européens, se fait au détriment de la production vivrière et de la satisfaction des besoins locaux et en détruisant ici des fermes maraîchères.
Ce schéma classique de spécialisation imposée par le capitalisme mondialisé permet aux firmes du Nord de capter l’essentiel de la valeur ajoutée produite : l’Europe importe pour 25 milliards d’euros de marchandises du Maroc, mais lui en exporte pour 35 milliards. Le produit intérieur brut par habitant s’élève à 4 300 dollars au Maroc, contre 48 400 dollars en Espagne. Le salaire moyen d’un travailleur marocain se situe entre 460 et 560 euros. Dans ces conditions, on comprend pourquoi les Marocains les plus pauvres, dont une part importante de la jeunesse, cherchent en Espagne un nouvel eldorado, quels qu’en soient les risques.
L’hypocrisie de l’Union européenne
L’internationale réactionnaire se tait sur ces réalités. Elle occulte aussi la nature de ce que l’Union européenne appelle « coopération migratoire » ou « politique de voisinage ». Pour filtrer ou empêcher ces migrations, l’Union européenne, dont l’Espagne, verse une rente au Maroc. Celle-ci dépasse les 500 millions d’euros pour la période 2021-2027, selon le Service européen pour l’action extérieure.
Jamais n’est envisagée une coopération visant au développement humain et social du Maroc, pour s’attaquer aux racines du mal. Et pour cause : la bourgeoisie marocaine accepte l’exploitation de son pays, car elle en tire de substantiels profits. Elle prélève sa dîme sur le dos des ouvriers, des paysans, des chômeurs. Cette classe dirigeante s’enrichit non pas en développant l’économie locale, mais en servant d’intermédiaire au grand capital étranger, qui lui aussi ne cesse de s’enrichir pour partie sur le dos des travailleurs marocains en concurrence avec les travailleurs européens et de peuples maintenus dans la précarité du chômage et des bas revenus.
Jamais non plus les représentants des États membres de l’Union européenne (UE) ne discutent d’autres choix. Par exemple pour mettre en place un corridor humanitaire structuré entre les deux continents. De même un mécanisme de répartition juste et égalitaire de ces chercheurs d’espoir d’une vie meilleure aurait pu être envisagé. Après tout, 70 000 personnes à l’échelle européenne représentent une goutte d’eau. Chaque pays aurait pu accueillir environ 2 500 personnes.
Réunis en urgence le 4 aout les ministres de l’intérieur des pays européen n’ont abordé ni ces pistes d’action solidaire, ni de l’avenir des derniers migrants présents à Ceuta. Ils se sont contentés de se rassurer mutuellement sur la sécurisation des frontières
Les dominants et les possédants préfèrent stigmatiser, diviser, cultiver les herbes folles de la peur, de la haine et du racisme sans hésiter à braconner dans les champs des extrêmes droite. .
Le vrai enjeu : l’union des opprimés
Les mandataires du grand capital – qu’on les trouve au pouvoir, à la présidence de la Commission européenne ou dans les comités centraux des partis de droite et d’extrême droite – construisent le nauséabond récit du prétendu « choc des civilisations ». Leur but ? Empêcher l’analyse de classe des raisons matérielles de la crise du 30 juillet à Ceuta.
Ainsi, ils transforment les conséquences des rapports économiques de domination et d’exploitation en chimère identitaire. D’un même mouvement, ils détournent les colères sociales vers des boucs émissaires. De part et d’autre de la Méditerranée, c’est la défense des intérêts capitalistes contre ceux du monde du travail qui prime.
Face à ce système, l’union des dominés, des exploités, des opprimés du monde entier doit prévaloir. Les forces progressistes devraient vite agir ensemble avec les mouvements démocratiques et progressistes du Maroc. Toutes les forces de la transformation post capitaliste doivent s’atteler au grand chantier de l’unité pour la dignité et la libération humaine.