
Le pompier pyromane ? Le mégot par la fenêtre ? Le barbecue trop près ? C’est la faute à qui ? L’enquête le dira. En attendant, c’est d’abord la faute de votre ennemi préféré : les Arabes si vous êtes Zemmour, Mélenchon si vous êtes CNEWS, Rima Hassan si vous êtes Enthoven, Greta Thunberg si vous êtes Trump, Macron si vous êtes un résident de cette planète.
Ou bien alors c’est personne, c’est la nature, c’est comme ça, y’en a déjà eu et y’aura encore des hauts et des bas dans le climat. Ou bien alors c’est « les gens ». C’est vous et moi les coupables, vous avec votre gros bifteck plein de viande et moi avec ma bagnole même pas électrique.
Oui, notre maison brûle et c’est nous qu’on a mis le feu, nous autres les humains, c’est l’activité humaine qui a entraîné ce désastre. On a trouvé un mot qu’il faut placer dans la conversation : l’anthropocène, de même que éco-anxiété, le mot de l’été 2026.
Nous avons salopé notre terre sacrée, notre mère à tous, nous l’avons empoisonnée, nous l’avons violée et nous laissons une moribonde carbonisée en héritage à nos enfants qui sont une espèce en voie de disparition.
Empreinte carbone, anthropocène, éco-anxiété, cette grosse musique en cache une autre qu’on entend à peine sous les flots de commentaires sur ces feux d’enfer, sur nos héroïques pompiers, sur tant de braves gens qui se mobilisent sans frime et sans discours ronflants, ce qu’on entend à peine, c’est la responsabilité du réchauffement climatique et la responsabilité des responsables du réchauffement climatique.
La responsabilité des « criminels climatiques », les vrais pyromanes. Les figures planquées derrière un mot beaucoup plus difficile à placer : « capitalocène ».
Le réchauffement favorise la sécheresse qui favorise les incendies qui favorisent le réchauffement qui favorise la sécheresse. Il faut le répéter : le changement climatique est directement lié à la combustion des énergies fossiles, pétrole, gaz, charbon, qui entraînent sécheresses, feux, inondations et impact grave sur la santé humaine.
Les conséquences meurtrières de ces chaleurs extrêmes sont le résultat parfaitement prévu et prévisible du rejet dans l’atmosphère de 40 milliards de tonnes de CO2 chaque année, qui provient principalement de la combustion des énergies fossiles, de l’industrie et de la déforestation.
Dans le monde, une centaine d’entreprises sont responsables de 70 % des émissions globales. La moitié de ces émissions mondiales industrielles sont imputables à seulement 25 firmes comme Shell, Total, Exxon, Chevron ou BP, avec, plus haut encore, sur le podium, les trois plus puissantes qui sont Saudi Aramco, China National Coal Group et Gazprom.

À quoi il faut ajouter l’impact des guerres sur le réchauffement. En 2025, 92 pays ont fait la guerre, soit la moitié du monde. Le massacre de Gaza par Israël a produit 33 millions de tonnes d’équivalent CO2 en 15 mois. La guerre en Ukraine, en 3 ans : 230 millions de tonnes.
La guerre en cours contre l’Iran avec ses bombardements de raffineries et d’usines de dessalement va encore augmenter le score.
Il faut le répéter : les plus vulnérables sont les moins responsables. Les pays riches sont beaucoup plus responsables que les pays pauvres. Les pays du G20 (soient les 20 pays les plus riches) émettent 50 % des gaz à effet de serre, alors que les pays pauvres (soit la moitié de la planète) sont à l’origine de seulement 7 % des émissions cumulées de CO2 liées aux modes de consommation.
À travers le monde, les évènements climatiques augmentent les inégalités, entraînent des migrations de survie et développent les risques de conflit. Si le dérèglement nous affecte tous, nous ne sommes pas tous égaux devant son impact. Les plus modestes ont beaucoup moins accès aux moyens d’adaptation.
De son appartement climatisé à son taxi climatisé jusqu’à son studio climatisé, l’éditorialiste renommé n’a pas la même vie que les victimes de la canicule dont il parle avec une émotion retenue ou quand il s’indigne devant des scènes brutales de pillage dans une grande surface qui a annoncé un arrivage insuffisant de climatiseurs. Il rentre ensuite dans son taxi climatisé vers son appartement climatisé en passant dîner dans un restaurant climatisé avec ses collègues climatisés.
La solution ? C’est la paresse et l’oisiveté.
La réduction du temps de travail est une constante dans les luttes ouvrières.
3 000 heures de travail annuel en 1900 pour 1 600 heures un siècle plus tard.
Le 22 mars 1841 fut publié le premier texte encadrant le travail des enfants. Âge minimum d’embauche : huit ans. Pas en dessous. De huit à douze ans, pas plus de huit heures de travail. De douze à seize ans, pas plus de douze heures par jour. Un progrès.
30 mars 1900 : journée de 10 heures (au lieu de 12 heures), semaine de 60 heures.
1919 : journée de huit heures, semaine de 48 heures.
1936 : semaine de quarante heures.
1982 : semaine de 39 heures.
2000 : semaine de 35 heures. `
La semaine de 32 heures est un objectif de la CGT.
La contestation contre le travail est une chanson ancienne. « Le travail, c’est la santé, rien faire c’est la conserver ». Un petit air qui l’air de rien attaque la divine injonction : tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. Mais le doute s’insinue : « l’oisiveté est, dit-on, la mère de tous les vices mais l’excès de travail est le père de toutes les soumissions », nous dit Albert Jacquard. Et Bertrand Russell est radical : « la morale du travail est une morale d’esclave » et « le bon usage du loisir, il faut le reconnaître, est le produit de la civilisation et de l’éducation ».
Une phrase difficile à claironner dans une manif de chômeurs sans se retrouver en lambeaux.
Et tout aussi difficile à faire accepter par le mouvement ouvrier dont la lutte repose sur la confrontation entre la masse des travailleuses et des travailleurs tous uni(e)s dans la grève générale.
On a opposé fin du monde et fin du mois. Ces écolos et leur histoire de climat culpabilisent en effet des braves gens dont le premier souci est d’abord la survie. C’est pas faux. Comment faire accepter la décroissance à ceux qui n’ont jamais connu la moindre croissance et qui sont une grande partie du monde.
Le gros veut maigrir mais quand le gros maigrit, le maigre meurt.
En plus, en se démobilisant du travail, le travailleur perd son arme historique, la plus efficace, la grève. C’est l’arrêt collectif du travail qui a permis de glorieuses avancées dont nous jouissons toujours, et dont jouissent d’ailleurs aussi les nantis qui s’étaient rageusement opposés aux « salopards en casquette ».
On est encore bien loin du droit à la paresse et de la célébration de l’oisiveté. Les congés payés, oui, mais quelques petites semaines, ensuite c’est bien vite le retour au chagrin. Travailler plus pour gagner plus. Il faut savoir arrêter une grève.
Sauf que la forêt brûle et que le productivisme met de l’huile sur le feu : plus le diable en a, plus le diable en veut.

Mais de Sénèque à Bertrand Russell, de Paul Lafargue à John Maynard Keynes, d’André Gorz à David Graeber, bien des voix ont tonné pour affirmer : « les prisonniers du boulot font pas de vieux os » et qu’on ne doit pas « perdre sa vie à la gagner ». Sans oublier les situationnistes des années 1950 qui proclamaient « ne travaillez jamais ! ». Parmi eux, l’ami très regretté Raoul Vaneigem : « le travail est partout où l’on ne fait rien de sa vie ».
Aussi, allons faire un tour du côté de ces chantres de la flemme et ces maîtres glandeurs car, aujourd’hui, devant la catastrophe climatique et autres désastres écologiques, leurs idées deviennent des armes nouvelles (…)
Daniel Mermet
La lettre hebdo de Daniel Mermet, la suite à lire sur le site Là-bas si j’y suis : la-bas.org/la-bas-magazine/textes-a-l-appui/la-paresse-voila-la-solution
