Le 13 juin dernier, lors du meeting de Raphaël Glucksmann à Aubervilliers, des drapeaux géorgiens flottaient en nombre dans le public, sans que les commentateurs politiques ne le remarquent. C’est pourtant une référence aux années géorgiennes du jeune Glucksmann entre 2009 et 2013, qu’on peut voir en action dans ce reportage de France 24. Ce week-end, Le Monde a publié un long papier sur cette période : « Raphaël Glucksmann, une éducation politique passée par la Géorgie ».
Pour le candidat à la présidentielle, c’était une autre époque : entre ces deux dates, il s’est mis au service de Mikhaïl Saakachvili, alors président de la Géorgie, « à la fois stratège et diplomate, plume et communiquant de luxe », assure d’abord Le Monde dans son article avant d’expliquer que le jeune Glucskmann se retrouve « sous contrat avec le Conseil national de sécurité, qui coordonne, sous l’autorité de la présidence, le travail des affaires étrangères, de la défense et des services de renseignement ».
Et pour cause : comme je l’avais découvert lors d’une précédente enquête, le rôle de Raphaël Glucksmann durant presque quatre ans auprès de Mikhaïl Saakachvili va bien au-delà d’une simple fonction de relations publiques, et se rapproche davantage d’un « consultant en révolution », comme il se présente alors lui-même. Car sur cette période, Raphaël Glucksmann se retrouve au cœur de discussions sur l’importation d’armes par la Géorgie, des éléments qui ont été oubliés par Le Monde. Au printemps 2024, j’avais bien évidemment demandé à plusieurs reprises des réactions à mes informations aux équipes de campagne de Raphaël Glucksmann : malgré mes relances – y compris sur son propre téléphone –, le candidat aux européennes avait alors choisi de ne pas commenter. Voici les éléments :
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Leur première rencontre date de 2004, à Kiev. En pleine révolution orange ukrainienne, Raphaël Glucksmann tourne un documentaire sur les mobilisations contre Moscou. De son côté, Mikhaïl Saakachvili, alias « Micha », a été élu président de Géorgie quelques mois plus tôt. Entre les deux hommes, c’est un coup de foudre. Et un même vœu : que les anciennes républiques soviétiques se rapprochent de l’Occident.
Les années suivantes, le jeune Glucksmann multiplie les voyages à Tbilissi, la capitale géorgienne, séjournant souvent à l’hôtel Ambassadori, à deux pas de la présidence. L’ambiance du tout nouveau régime le happe.
En août 2008, alors que les troupes russes envahissent la Géorgie après que Saakachvili a décidé de récupérer l’Ossétie du Sud par la force, Raphaël Glucksmann soutient le pays dans Libération : « Certes Saakachvili n’est pas Gandhi, mais sous son impulsion, la Géorgie a changé de visage. La corruption a été presque réduite à néant, les journalistes étrangers y jouissent d’une liberté totale, les élections s’y déroulent sous le contrôle des organisations internationales, l’économie décolle sans rente pétrolière, le gouvernement est formé de jeunes gens dont la double nationalité américaine, anglaise ou israélienne fait ressembler Tbilissi à une Babel occidentale plantée au cœur du Caucase. »
Avec son père, André Glucksmann, le jeune Raphaël avait soutenu l’atlantiste Nicolas Sarkozy à la présidentielle 2007. Mais, en août 2008, si le président français sauve le régime de Saakachvili en négociant un cessez-le-feu, il confie de fait à Vladimir Poutine l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. Insupportable pour Raphaël Glucksmann, qui milite alors auprès des néoconservateurs parisiens, ceux de la revue Le Meilleur des mondes et du cercle dit de l’Oratoire, comme le philosophe Pascal Bruckner ou le cinéaste Romain Goupil, qui ont soutenu l’intervention américaine en Irak.
Du jour au lendemain, Glucksmann débarque en Géorgie. « Raphaël était là par conviction antirusse, mais il n’était pas un agent américain », tient à préciser un Français qui l’a côtoyé en Géorgie et qui connaît les fantasmes suscités par son parcours : « Il a de vraies convictions, il aime être dans le fond de l’action. » Reste que les Américains sont alors omniprésents en Géorgie et que le jeune conseiller de « Micha » a forcément dû composer avec eux.
Modeste conseiller technique, simple plume, ou conseiller du soir ? Non, « conseiller spécial » du président, assure un habitué du palais présidentiel géorgien. Raphaël Glucksmann « passait entre dix-sept et dix-huit heures par jour avec Saakachvili, il était en permanence avec lui, c’était son ombre ». Il lui est arrivé de rencontrer en personne Madeleine Albright, chargée de représenter Barack Obama. À l’ambassade française, cette omniprésence n’échappe à personne. À la fin de ses années 2000, Glucksmann est comme chez lui en Géorgie. Il connaît tous les ministres, responsables politiques, haut gradés et chefs d’état-major.
Un tropisme militaire car les Russes menacent, et le président Saakachvili veut augmenter ses capacités militaires et renouveler son armement dans le cadre de l’Otan. Les premières discussions en ce sens commencent un an avant la guerre de l’été 2008, notamment avec des acteurs français de la défense, et se prolongent ensuite tant bien que mal.
Après les accords obtenus par Sarkozy entre Russes et Géorgiens, un embargo sur les armes, certes officieux mais bien réel, est instauré contre Tbilissi : Moscou veille à interdire toute importation d’armes dans la petite république du Caucase. Si les alliés occidentaux n’ont pas officiellement apporté leur soutien à cet embargo, dans les faits, ils le respectent, de peur de mécontenter Poutine.
La Géorgie doit donc mobiliser des canaux parallèles pour récupérer des armes, anticipant une nouvelle offensive russe. Devenu conseiller du président Saakachvili en janvier 2009, Glucksmann organise de nombreuses réunions entre des généraux et des financiers géorgiens ainsi que des marchands d’armes à la présidence et permet aux mêmes de visiter une base militaire. Lors de ces rencontres, Glucksmann reste discret : il est d’abord les yeux et les oreilles du président, lui transmettant des comptes rendus détaillés. Au cœur des discussions, la modernisation des avions soviétiques Sukhoï Su-25 ou d’hélicoptères.
Pour contourner l’embargo russe, Glucksmann et ses amis géorgiens entament des discussions avec ATE, une discrète entreprise d’armement proche du groupe Dassault et des milieux de défense israéliens, cofondée par deux Français en Afrique du Sud au beau milieu de l’apartheid dans les années 1980, et qui s’est fait une spécialité de contourner les embargos.
Les Sud-Africains se sont spécialisés dans la modernisation de matériels russes. Dans les années 1990, ils en ont fourni à l’Algérie pour combattre le GIA. Raphaël Glucksmann le savait, lui qui avait fait un stage de journalisme au Soir d’Algérie et dont le père était proche des généraux du régime algérien.
À cette époque, Glucksmann se rend régulièrement à Paris. Il côtoie les réseaux franco-géorgiens et multiplie les rendez-vous dans les palaces, parfois au Plaza Athénée, pour faire avancer les dossiers d’armement de la Géorgie. Il rencontre Alexandre Vulic, conseiller de Pierre Lellouche, secrétaire d’État aux Affaires européennes, au cœur des réseaux franco-américains, et assure le lien avec Mamuka Kudava, ambassadeur géorgien en France, tout en mettant en œuvre un lobbying intense auprès des pouvoirs publics et des médias. Un activisme présenté, aujourd’hui, par son entourage comme une « résistance à Poutine ».
Pour cette dernière mission, il s’aide de son ami Félix Marquardt, rencontré chez ses parents. Cet Austro-Américain, lobbyiste et communicant, grand mondain à Paris, conseillait aussi Saakachvili et organisait des voyages en Géorgie à l’époque. En octobre 2010, les deux compères publient dans Le Figaro une tribune s’interrogeant sur l’émergence de la Chine. Le même mois, Félix Marquardt organisait à Paris un grand dîner en l’honneur de Noursoultan Nazarbaïev, président autocrate du Kazakhstan, en présence d’une partie de l’élite politico-industrielle française.
La « Géorgie connexion » de Glucksmann serait incomplète si l’on oubliait la lobbyiste Zoé Reyners, qui l’aide actuellement pour sa communication politique : il y a quinze ans, cette dernière travaillait déjà pour sa société Noé Conseil afin de faire connaître la Géorgie à l’opinion publique occidentale. Elle aussi a eu un coup de foudre : naturalisée géorgienne, Zoé Reyners s’envole un temps à Washington pour travailler à l’ambassade de la petite république, avant de devenir l’assistante de Saakachvili.
Mais quand « Micha » perd les législatives de 2012, Glucksmann retourne à Kiev, participant aux manifestations d’Euromaïdan, en compagnie de son épouse de l’époque, Eka Zgouladze, vice-ministre de l’Intérieur de Géorgie entre 2005 et 2012, devenue vice-ministre en Ukraine, elle qui avait bénéficié d’une bourse américaine pour faire ses études aux États-Unis. Si l’on en croit Le Monde, Raphaël Glucksmann se décrit alors comme « consultant en révolution ».
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